Ils se sont connus ici, au foyer Saint-Martin du boulevard du Maréchal-Juin. Les températures de ces derniers jours ont eu raison de leur orgueil. Jusqu'ici, les deux jeunes gens, âgés de 23 et 26 ans, se débrouillaient comme ils pouvaient. Marco (*) dormait sur un coin de tapis dans un garage au bout de la ville. Alex a échoué à la Halte de nuit, après s'être retrouvé sans préavis à la rue, vendredi dernier.
Depuis deux nuits, ils se retrouvent donc ici. Et rêvent à une autre vie, autour d'une clope, devant la télé. À les voir comme ça, on pourrait les prendre pour des vieux potes. Les deux jeunes gens sont assis autour d'une table. Sweat à capuche et jean pour le premier. Blouson en cuir col relevé pour le second. Baskets au pied pour tous les deux. Pour eux, ces détails n'en sont pas. « J'sais pas ce que vous en dîtes, mais on n'a pas l'impression que je suis en galère, non ? », lance Marco, sûr de lui sur ce coup.
Ils savent déjà ce qu'ils feront demain matin, à 9 h 55, trébuchantes : appeler le 115, pour espérer revenir ici, au foyer. Surtout, ne pas oublier. « Beaucoup de monde appelle et les places sont chères », explique Alex. Lui doit s'habituer à composer ce numéro. Une rupture avec son amie. L'appart était à elle. Il a dû partir. Pas d'autre solution. L'enfant adopté a coupé les ponts avec sa mère depuis des années. « Et ne veut pas gêner les gens » qu'il connaît. « Parce que faut pas se leurrer, dit-il. La rue, on ne s'en sort pas en un jour... » Marco tient le même discours. Pas question d'aller « demander de l'aide tout le temps. Ça ne se fait pas. » Placé très jeune en foyer, il s'est retrouvé à la rue à 18 ans.
« C'est long une journée dehors »
La journée, les gars se « font discrets ». Traînent dans les rues, voient des amis, boivent des cafés. Il faut tuer le temps. « Et c'est long une journée dehors, quand on n'a nulle part où aller vraiment, croyez-moi », soupire Alex. D'autant qu'aujourd'hui, il a fait un froid de canard. Il en a encore « mal aux pieds ». Marco reste muet. Il est 20 h à la pendule de la cuisine du foyer Saint-Martin. Vincent, le jeune chef d'équipe du soir, veille sur ses locataires d'une nuit. Léo, Quentin et Marion sont à ses côtés. « Des gens vraiment gentils, saluent Alex et Marco. Grâce à eux, on se sent bien ici ».
Ce soir, leur collègue, Delphine, bénévole de la protection civile elle aussi, a déjà accueilli onze personnes. Quatorze sont attendues. Le foyer ne peut en recevoir davantage. Dans une chambre, deux femmes, d'origine africaine, se sont isolées. Au fond du couloir, un couple russe vient d'arriver. Et dans la chambre d'à côté, quatre autres hommes, dont un Anglais, âgés de 30 à 53 ans, se sont endormis. « Ils arrivent de partout », souffle un bénévole. « Je crains qu'il n'y ait pas assez de places pour les accueillir tous », s'inquiéte un autre. Hier soir, au vu des températures annoncées, la préfecture a décidé de déclencher le niveau 3 du plan grand froid. Le gymnase Léo-Lagrange a été ouvert. Trente personnes de plus ont pu y trouver refuge.
Anne-Hélène Dorison, Yan Gauchard et Denis Bourdeau
« Faut pas se leurrer, la rue, on ne s'en sort pas en un jour... »Tapez un mot clé