Témoignages
Il y a dix ans la «
longue dame brune » disparaissait. Des Nantais ont décidé de rendre hommage à celle qui chanta Nantes, la ville liée au souvenir de son père. Les liens entre la chanteuse et la ville sont chargés d'émotions. Au lendemain de la mort de son père elle gribouille quelques lignes sur une feuille de papier. Quatre ans plus tard, elle livre une première version de la chanson mais garde le secret sur ses origines. C'est bien plus tard qu'elle révélera le «
souvenir secret » qui la liait à la ville de Nantes. Sur les traces de Barbara À l'initiative de Line et Pierre Guiarde, membres de l'Association des amis de Barbara, expositions, conférences et concerts sont programmés jusqu'en février. L'exposition
Barbara, la chanteuse de minuit ouvre ses portes aujourd'hui à 13 h dans les locaux de la médiathèque Jacques-Demy. La carrière de la chanteuse y est retracée à l'aide d'articles de presse, de photos, d'affiches et de partitions. L'univers de l'Écluse, le cabaret parisien où la chanteuse fit ses débuts, y est même recréé. L'exposition est complétée par les dessins à l'encre de Chine de Guy Papin qui consacre une partie de son oeuvre à la chanteuse. Conférences et concerts Une conférence intitulée
Hommage et héritage aura lieu ce soir à la médiathèque Jacques-Demy. Illustrée musicalement par les membres de l'association Trafic d'air, la conférence reviendra sur la modernité et l'actualité des textes de Barbara. Samedi lors d'un concert salle Paul-Fort, Barbarie emportera les spectateurs sur les traces de Barbara, mêlant souvenir et nouveauté dans l'interprétation. La chanteuse n'a pas attendu les dix ans de la mort de Barbara pour partir à la rencontre de son univers. Elle cherche «
à transmettre l'émotion qu'elle-même éprouve à l'encontre de Barbara ». L'hommage à Barbara se poursuivra avec des concerts et des conférences jusqu'en février 2008. Plus d'informations sur
http://hommagebarbara.free.fr
Dans les années 50, jeune supporter du Snuc rugby, André Burgaudeau, alors représentant chez Pathé-Marconi, avait pour habitude de passer régulièrement au siège du club, le café Royal rue Vauban. Là, il retrouvait « plein de copains », le patron Léopold et les clients habituels. Parmi eux, le père de Barbara, Jacques Serf, « jouait aux cartes tous les après-midis ». « À chaque fois que j’allais au Royal, il était là. Il y mangeait midi et soir. Le patron le connaissait bien. Il ne payait pas de mine, il était fauché et courait toujours après 50 balles. Il jouait aux courses et n’avait pas une thune. Il habitait un petit meublé minable en ville ». Alors le patron dépannait, les copains et clients aussi. « On lui donnait un coup de main. Quand il avait trop de dettes, on effaçait l’ardoise », poursuit André qui ne se doutait pas que « ce petit bonhomme » était le père d’une jeune chanteuse qu’il aimait bien. Son père était fier « Un jour, on en a parlé, il m’a dit que c’était sa fille Monique. Elle passait à la télé, il suivait sa carrière, il était fier. Elle n’était pas encore célèbre, c’était ses débuts ». Pour la première fois, Barbara passe en effet à la télévision, dans Au cabaret ce soir en janvier 1959, son père la voit. Le 20 décembre de cette même année, Jacques Serf meurt à l’hôpital Saint-Jacques à l’âge de 55 ans. « Un jour le patron du Royal m’a dit qu’il était très mal et qu’il fallait prévenir Barbara. J’ai appelé le grand patron de Pathé-Marconi, il lui a téléphoné pour lui dire de venir vite ». Elle vient, vite, mais trop tard. Son père est déjà mort, d’une tumeur cérébro-spinale. L’enterrement a lieu le 27 décembre, au cimetière Miséricorde. « On était une dizaine seulement. C’était la semaine de Noël, il faisait un temps dégueulasse », se souvient André Burgaudeau. « Yeux d’Égyptienne » Habillée en noir, la jeune chanteuse est tout juste vêtue comme il faut. « On voyait que c’était la dèche. Elle avait des chaussures qui n’allaient pas pour l’hiver ». Un souvenir qu’André rappelle à Barbara dans une lettre datée du 14 juin 1989. « En ce jour mouillé, je vis votre longue silhouette noire puis, tout de suite, vos yeux d’Égyptienne très ornés de sombre et cernés d’ombre. Puis dans les graviers crissants du cimetière, vos pieds dans des chaussures trop légères pour la saison, avec des brides et très décolletées, émouvants par leur inadaptation aux conditions météorologiques ». André marchait juste derrière Barbara. Il avait en tête une chanson d’Aragon, L’étrangère et ses « longues jambes de faon ».
« On est devenus copains. C’était une fille très chaleureuse. Je l’ai vue souvent en concert, à Paris une dizaine de fois, et dans sa loge après. Je lui apportais des roses, rouges. À chaque concert, elle nous envoyait des invitations. Elle était folle de réglisse », se souvient l’ancien conseiller municipal.Du coup, devenu membre du comité de soutien national à François Mitterrand, il n’a pas hésité à solliciter la chanteuse pour lui demander de soutenir le candidat PS.
« Elle a dit d’accord et envoyé son adhésion ».Soutien à Jean-Marc AyraultEn 1989, rebelote, André Burgaudeau récidive pour un soutien à Jean-Marc Ayrault. Là encore, l’artiste dit oui. L’élu la remercie alors dans un courrier de deux pages et en profite au passage pour lui rappeler qu’il était présent à l’enterrement de son père.Le 20 juin de la même année, Barbara lui répond. « Infiniment touchée par vos lettres, par vos roses. J’ai essayé en vain de vous joindre pour vous dire mon émotion. Le jeune homme était mon jeune frère. Je ne sais pas si je tiens à me doulourouser avec ces souvenirs à présent mais sûr, j’aimerais parler avec vous pour vous dire merci de vous. Je vous cherche donc. Je me guéris lentement pour revenir plus forte. Je vous souris et vous regarde avec tendresse. Voici à tout hasard mon tel personnel répondeur : 60016373. Barbara ».Une lettre magique, qu’André Burgaudeau conserve précieusement, aux côtés des autres courriers de la dame brune.
Rue de la Grange-au-Loup : la décision de baptiser une partie de la rue du Port-aux-Charettes, à l’angle de la route de Saint-Joseph-de-Porterie, a été prise le 18 novembre 1985 sous la municipalité de Michel Chauty. Lors d’une interview accordée à Presse Océan, Pierre Cueille, adjoint à l’urbanisme, avait formulé le vœu d’une rue de la Grange-au-Loup, inventée pour la chanson.
Par un concours de circonstance, l’article était tombé sous les yeux de Marouani, l’impresario, qui l’avait communiqué à Barbara. Celle-ci a d’abord décliné l’invitation, avant de donner son feu vert.Barbara et Depardieu : le samedi 22 mars 1986, jour de l’inauguration de la rue de la Grange-au-Loup, il pleut ! Barbara et Gérard Depardieu sont dans la ville depuis la veille pour la comédie musicale Lily Passion. Le matin du 22 du côté de Saint-Joseph-de-Porterie, Depardieu sort d’une Porsche, en cuir de la tête aux pieds. « Larges lunettes et toute de noir vêtue », Barbara est évidemment là aussi.
Rapidement, elle dévoile la plaque, puis remonte dans la voiture et demande qu’on emprunte la rue. Elle y jette quelques grains de riz en gage de prospérité et de bonheur. Après quelques autographes et la remise de la médaille de la Ville, Barbara partage avec les élus un repas dans le château du Ranzai. Puis repart très vite vers Angers où son spectacle fait étape.Partition : le 2 juin 2000, les objets de scène de Barbara sont vendus aux enchères dans l’orangerie de Cheverny (Loir-et-Cher). À cette occasion, pour le compte de la Ville de Nantes, la Bibliothèque nationale de France (BNF) a préempté la partition de la chanson Nantes (qui comprend un lot de huit pièces), achetée 100 000 francs par la municipalité.Château des Ducs : au 1er étage du musée du château, consacré aux représentations de la ville, un espace est accordé à Barbara. La partition de Nantes (version batterie) y est exposée, aux côtés du 45 tours original du même titre. Juste à côté, un écran multimédia, dédié à « Nantes et les arts », permet de faire défiler des photos de concert de l’artiste et d’entendre la chanson. Selon les premières estimations, ce titre a la cote : la partie concernant Barbara est bien plus souvent déclenchée que celle concernant Jacques Demy, Julien Gracq ou Jules Verne.
Au lendemain de la mort de son père en décembre 1959, Barbara reprend son tour de chant à l’Écluse où elle « somnambulise ». Cinq jours plus tard, elle écrit sur une feuille de papier quatre lignes de texte : « Il pleut sur Nantes/Donne-moi la main/Le ciel de Nantes/Rend mon cœur chagrin ». C’est tout. Une mélodie lui vient sur ces mots en 1962 mais il faut attendre la fin de l’année 1963 pour qu’une première version de la chanson soit livrée, pour les Mardis de la chanson. « La veille de la répétition, je couvre de mots tout un cahier de feuilles qui finissent froissées, jetées, déchirées, mais je sens, à la difficulté que j’ai à écrire, que la chanson Nantes est sur le point d’être achevée », écrit Barbara dans ses mémoires.Ainsi, le 5 novembre au Théâtre des Capucines, devant ses frères, sa sœur et sa mère venus l’entendre pour la première fois, elle interprète Nantes. Le succès est immédiat, l’auditoire est subjugué. « Le lendemain, on me parlera beaucoup de cette chanson. Elle sera souvent source de confusion. On m’a souvent cru nantaise ! Non, je ne suis pas du tout nantaise ! J’ignore pourquoi mon père avait choisi cette belle ville pour y terminer sa vie », note encore Barbara.
La chanson lui vaut aussitôt d’être l’invitée d’honneur de l’émission Discorama de Denise Glaser, rendez-vous incontournable des Français le dimanche à la télé. Là encore elle chante Nantes même si le disque n’existe pas encore. Mais la journaliste fait fabriquer une pochette et la présente comme la découverte du moment.Début 1964, Barbara enregistre le titre pour CBS puis, quelques mois plus tard, change de maison de disque et le réenregistre pour Philips Nantes. Dès lors, à chaque concert, Nantes figure au répertoire.Mais ce n’est que des années plus tard qu’elle révélera son « souvenir secret » qui la lie à la ville, l’histoire de ce père, « ce vagabond, ce disparu », mort « sans un adieu, sans un je t’aime ».
Dans Il était un piano noir, ses Mémoires interrompus, Barbara raconte son passage à Nantes pour la mort de son père.Lundi 21 décembre 1959, Barbara est seule rue de Vitruve à Paris, chez sa mère. Le téléphone sonne, une voix annonce : « Votre père… Il a eu un accident… Il se trouve à l’hôpital Saint-Jacques, à Nantes, et vous réclame », écrit-elle dans ses Mémoires interrompus.Dix ans qu’elle n’a pas eu de nouvelles, dix ans qu’il est parti. « Comme une somnambule », sonnée, elle appelle l’hôpital, fait le tour des services, puis on lui passe la morgue. Son père y repose depuis 48 heures.« Mon père est mort à Nantes, je pars », griffonne-t-elle à l’attention de sa mère, puis elle file à la gare. À Nantes, il pleut, un taxi la conduit à l’hôpital. Chambre C, au fond du couloir, c’est là.
Les formalités administratives accomplies (elle apprend ainsi que son père vivait au 2 rue de l’Échelle, près de la place Royale), elle cherche à en savoir plus et part la rencontre des amis de Jacques Serf.« Vous êtes la fille de Monseigneur ? », interroge l’un d’eux lorsqu’elle rentre au café Royal, alors tenu par Léopold Sarlet. Ces « étranges compagnons » lui expliquent que les belles manières de son père lui ont valu ce surnom.« Longtemps, ils me parlent d’un homme extraordinaire dont ils ne savent rien, sinon qu’il avait été rejeté par sa famille, qu’il avait eu quatre enfants qu’il aimait, une fille surtout, qui chantait », raconte Barbara dans ses Mémoires.Elle apprend que « parfois il dormait dehors » avant de réapparaître au matin « impeccable, pour entamer d’interminables parties de poker », qu’il était « gai, généreux, gueulard », qu’« il ne croyait en rien, n’espérait plus rien ». Elle écoute, « bouleversée », s’en veut d’être « arrivée trop tard », oublie « tout le mal » fait, l’inceste : « Mon plus grand désespoir sera de ne pas avoir su dire à ce père que j’ai tant détesté : je te pardonne, tu peux dormir tranquille. Je m’en suis sortie, puisque je chante ! ».La fosse sans fleursPuis Barbara repart. Seuls souvenirs de son père : un vieux portefeuille et une paire de lunettes en écaille aux verres usés l’accompagnent sur le chemin de Paris où elle rentre « pour trouver l’argent nécessaire à l’enterrement ».Elle revient le 27 décembre, au cimetière Miséricorde où « il pleut tout le ciel ». Dans ses Mémoires, elle se souvient : « Dans la boue du cimetière, je perds mes souliers, je ne sais pas trop comment. On enterre mon père dans la fosse commune. Il n’y a pas de fleurs ».