L'actu de la biennale
Jean Blaise, cette édition 2009 vous satisfait ?
« Le
stress est terminé. On est heureux car il n'y a pas eu d'accident. On a, de
plus, le sentiment que le public s'est emparé d'Estuaire et qu'il a compris ce
qu'on voulait faire. Ce qui n'était sans doute pas le cas en
2007 ».
Justement, quel est l'esprit d'Estuaire ?
« Estuaire,
c'est un projet à long terme qui offre au public une autre relation à l'art.
Nous ne sommes pas dans la provocation ; nous voulons offrir au plus grand
nombre une collection d'oeuvres. Certaines sont plus controversées que d'autres,
mais c'est ainsi ».
Qu'entendez-vous par collection ?
« Ce sont
les oeuvres pérennes qui agrémentent le paysage, de Nantes à Saint-Nazaire. Avec
l'immeuble des Mutuelles et l'immeuble Coupechoux, nous en serons à 15 oeuvres
pérennes fin 2009. L'objectif, c'est au minimum 20 oeuvres pérennes en 2011.
C'est une collection chère, mais elle appartient à tous. On essayera de
l'équilibrer au mieux sur les différentes communes. Certaines, qui n'ont pas
encore d'oeuvres, en auront donc en 2011 ».
Vous avez pourtant été
critiqué pour le coût de la manifestation ?
« Beaucoup avant, très peu
pendant. En 2011, on n'aura pas plus de moyens mais les collectivités
territoriales continueront à nous suivre. Et je suis persuadé, aussi, que nos
partenaires privés seront encore là ».
N'est-ce pas une manifestation
très élitiste tout de même ?
« Non. Estuaire touche tous les publics. Les
enquêtes sont là : cette année, 30 % des visiteurs étaient extérieurs à la
région Pays de la Loire. C'est un chiffre largement supérieur à 2007. Ils sont
en particulier venus de Bretagne et de la région parisienne. Le grand public ne
vient pas spécialement au Lieu Unique mais se déplace sur Estuaire. On est même
reconnu dans le monde des arts ».
Justement, au niveau fréquentation,
quels sont les chiffres ?
« Il y a eu énormément de visiteurs, mais
davantage sur les sites que dans les salles ou les musées. Avec une exploitation
moindre, on arrive à 720 000 visiteurs contre 680 000 en 2007, soit une hausse
de 37 %. On est donc au-dessus dans l'absolu. Et sur les sites, tout le monde
avait son petit livret : c'était en fait une sorte de jeu de piste pour le
public qui découvrait un territoire ».
La fréquentation a-t-elle été la
même tout au long de la manifestation ?
« Pas du tout. On a vraiment ramé
en juin, notamment au niveau de la croisière, alors qu'on avait pourtant baissé
la jauge et que le bateau était largement plus performant. C'est pourquoi, en
2011, le lancement d'Estuaire sera retardé pour n'avoir qu'une dizaine de jours
sur juin. Mais la manifestation se poursuivra jusqu'à la première semaine de
septembre ».
Pas de canard, pas de maison qui coule. Estuaire 2009 a été
très calme ?
« Techniquement, sans aucun doute, même si l'on ne travaille
que sur des prototypes. Du moins côté public. Car on a eu des soucis avec les
loups qui creusaient des trous pour sortir de leur grand enclos au château des
ducs, avec le pendule de Trentemoult dont il a fallu changer le moteur, ou
encore avec le banc de Couëron... C'était moins tape-à-l'oeil mais cela
correspondait plus à une logique d'événement ».
Adieu canard, adieu
maison ?
« Le canard, c'est terminé. Le procès suit son cours et on
espère avoir de bonnes nouvelles à la rentrée. La maison reviendra en
2011 ».
Que pouvons-nous donc attendre en 2011 ?
« On organisera
des fêtes autour de chaque oeuvre pérenne pour la troisième et dernière édition.
De même, les croisières gustatives et clubbing (un vrai succès) seront
renouvelées plus souvent. Tout n'est pas fixé, mais il est certain que Tatzu
Nishi trouvera un nouveau lieu pour créer une chambre. Ce sera moins loin de
Nantes que Cordemais ».
Et ensuite ?
« Ce sera terminé. On
poursuivra le travail autour de l'estuaire et il y aura sans cesse des
événements, des petits projets comme des grands. On va essayer de s'introduire
dans les grands projets d'aménagements. Ainsi, à Paimboeuf, on travaillera avec
la municipalité pour l'aménagement des quais, pour aller chercher le
plus ».
Estuaire, c'est politique ?
« C'est incontestablement un
projet de gauche. N'oublions pas que les lieux de culture sont des espaces de
liberté. Et on essaye de s'autocensurer le moins possible. J'aurai aimé en
discuter avec les jeunes de l'extrême gauche qui sont venus saccager le Lieu
Unique. Leur langage était vide, artificiel. C'est dommage ».
Propos
recueillis par Philippe Corbou
Après avoir réalisé la très controversée chambre en ville, place Royale, Tatzu Nishi a récidivé en 2009 avec la villa de Bouée-Cordemais. Située, juste à côté de la centrale de Cordemais, « l’œuvre fonctionne, selon Jean Blaise. Elle est mythique et jubilatoire ». Fermée jusqu’au 31 août, elle sera, à nouveau louable ensuite. Mais c’est déjà réservé jusqu’au 10 octobre. Le public pourra la visiter à partir de janvier le dimanche.
Qui connaissait Lavau avant Estuaire 2007 ? Peu de monde en Loire-Atlantique. Et pourtant, grâce à Jean Blaise et Tadashi Kawamata, ce petit village du nord Loire revit. Pas seulement à cause de la promenade magnifique entre les roseaux ou de l’Observatoire qui donne un panorama incroyable sur la Loire. Le petit village renaît également avec la Maison du port où tout le monde pourra profiter d’une agréable pause détente.
C’était et c’est encore le seul lieu payant d’Estuaire 2009.
Mais on a noté les mêmes chiffres de fréquentation qu’en 2007 alors que le tarif d’entrée est passé de 2 à 6 €. 23 462 visites ont déjà été enregistrées et l’exposition se poursuit jusqu’au 21 septembre tous les jours de 10 h à 18 h et même à 20 h le jeudi. Il est vrai que l’œuvre d’Ernesto Neto mérite le détour. C’est vraiment à découvrir car c’est original et beau.
Le Lieu Unique joue également la prolongation avec l’exposition de Vincent Mauger qui se poursuit jusqu’au 6 septembre du mardi au samedi de 13 h à 19 h et le dimanche de 15 h à 19 h. Comme pour les autres œuvres qui se poursuivent, elle a beaucoup moins de fréquentation depuis la fin d’Estuaire. Mais, malgré l’attaque des « Loups », elle a attiré autant de spectateurs que l’exposition de 2007, ce qui constitue tout de même une réussite.
C’est l’une des incontestables réussites populaires de l’édition 2009. Située au hangar à bananes, juste devant le LC Club, la cantine de Nantes joue la prolongation jusqu’au dimanche 13 septembre après-midi. Il est vrai que les tarifs pratiqués sont très abordables (10 € le midi, 12 € le soir). Depuis le mois de juillet, la Cantine fait un carton même si, depuis dimanche dernier et la fin d’Estuaire, elle fonctionne un peu moins bien.
Kinya Maruyama a achevé son jardin étoilé à Paimbœuf. En dehors de la rampe de skate qui agrémentera l’ouvrage en 2011, les aménagements de 2009 ont achevé ce magnifique jardin qui sera pérenne. L’œuvre demande cependant de l’entretien journalier ou presque. « C’est une œuvre très fréquentée » avoue Jean Blaise. Elle a reçu environ 33 000 visiteurs cette année. Mais comme elle évolue à chaque saison, c’est un spectacle permanent.
LE CARNET
Commencée le 21 juillet, la vente aux enchères des oeuvres du Carnet s'est officiellement achevée hier midi. Et le couac est assez retentissant, puisque seulement deux tables et leurs bancs ont trouvé preneur, sur les dix oeuvres mises en vente. L'idée paraissait pourtant originale au départ. Mais beaucoup d'enchères sont restées en-dessous du prix de réserve fixé.
Les tables
Au final, seules deux des trois tables avec leurs bancs imaginés par 24 h Living sont partis à respectivement 1 000 et 1 100 €, alors que les enchères avaient commencé à un prix de 100 €. La troisième table est restée à 451 €, en dessous du seuil fixé pour la vente.
Les bides
L'étoile de l'amour imaginée par Antonin Sorel et la Bilboard House, le panneau publicitaire habitable, d'Alicia Framis n'ont pas évolué de leur prix de base, fixé à 1 000 €, avec seulement une enchère. Pas plus d'enthousiasme pour le Treetent de Dré Wapenaar qui n'a connu que deux enchérisseurs et a stagné à 2 020 € pour un prix de départ à 2 000 €, alors que son prix de réserve était sans doute dix fois plus élevé.
Les plus
Noé, l'arche perchée sur pilotis de Damien Chivialle, a reçu 37 enchères de 11 enchérisseurs différents, mais avec un prix de 2 510 €, l'oeuvre n'a pas trouvé preneur. La Flake House de l'agence Olgga a connu 30 enchères de 7 enchérisseurs différents, mais malgré ses 2 660 €, est restée en dessous du prix de réserve fixé par l'équipe d'Estuaire et les artistes. Les deux chaises hautes de 24 h Living sont restées à 313 € (25 enchères) et 212 € (26 enchères) pour un prix de réserve fixé à 500 €.
L'avenir
Que vont donc devenir les oeuvres non vendues à partir du 17 août ? L'équipe d'Estuaire avance qu'elle verra au cas par cas avec les différents artistes. Certaines seront sans doute conservées et réexploitées ailleurs, d'autres repartiront peut-être avec leurs créateurs. Et les responsables n'excluent pas de refaire une vente aux enchères à une période plus propice. « Il n'était pas question de brader les oeuvres pour y chercher un quelconque bénéfice. Si les prix de réserve peuvent sembler élevés, il est bon de rappeler qu'ils restaient moindres a priori qu'un prix sur le marché traditionnel de l'art et du design ». Le public d'eBay, site sur lequel était organisée cette vente aux enchères, ne s'est, en définitive, pas montré très réceptif à ces oeuvres, puisqu'il n'y a eu, au total, que 234 enchères.
Philippe Corbou
Toutes les oeuvres restent visitables du mardi au dimanche de 12 h à 19 h sur le site du Carnet, jusqu'au 16 août.
Descendre la Loire en bateau, braver les courants, profiter d'une vue inégalable sur des lieux inhabités ou sauvages, redécouvrir des villes ou villages que l'on ne voit que très peu de la route... telle est l'aventure proposée aux visiteurs à l'occasion d'Estuaire 2009.
Et comme le bateau est plus moderne et plus maniable, on peut vraiment prendre le temps de bien voir les oeuvres, ce qui n'était peut-être pas le cas il y a deux ans.
Du port de Nantes à Saint-Nazaire, neuf oeuvres sont à découvrir. Tout commence par les anneaux de Buren le long du Hangar à bananes. Quelques instants après, sur la rive sud, se dresse le pendule de Roman Signer. Ce n'est pas le meilleur endroit pour l'apprécier, mais le panorama est surprenant. Il faut ensuite attendre Indre, toujours rive sud pour découvrir l'oeuvre de Jimmie Durham. Cet étrange animal industriel qui surgit sur le ponton évoque un serpent de mer ou un dragon. Certains adorent, d'autres détestent. Mais l'oeuvre ne laisse pas indifférent. Le bateau change alors de côté et s'oriente au nord pour y redécouvrir le banc de Jeppe Hein qui déclenche un jet d'eau de 20 m de haut. Retour rive sud pour retrouver l'oeuvre la plus onirique, la plus humoristique, la plus surprenante d'Estuaire, le fameux bateau mou d'Erwin Wurm. Au canal de la Martinière et dans les alentours, tout le monde s'est attaché à cette oeuvre qui se penche et se plie pour rentrer dans le fleuve.
On change à nouveau de rive pour la villa cheminée de Tatzu Nishi, perchée au milieu de nulle part à 15 m de haut. Le point de vue y est exceptionnel. Du bateau, on ne se rend, tout de même, pas vraiment compte de ce côté magique que développe la maison. On retourne rive sud pour découvrir le rassemblement de micro-architectures du Carnet. Sympa, même si cela demande une visite en voiture. En face, ou presque, l'observatoire de Kawamata attend à Lavau. Au bout d'un chemin de bois de 800 m au milieu des roseaux qui est une véritable immersion dans la nature, on découvre une petite tour d'où les paysages naturels et sauvages sont superbes. Pas facile à voir du bateau toutefois. Enfin, dernière étape avant l'arrivée, la découverte du jardin étoilé complété de Maruyama à Paimboeuf. La collaboration avec les écoles s'est poursuivie et le jardin s'est étoffé.
Mais, naturellement, tant à l'arrivée à Saint-Nazaire qu'avant le départ à Nantes, il reste de nombreuses oeuvres à découvrir.
Philippe Corbou
Tous renseignements au 02 40 75 75 07.
Faire croire à vos amis que vous avez voyagé alors que vous n'avez pas bougé de chez vous ». Étrange slogan qu'a choisi « L'étonnante agence de voyage de la famille Debleu », installée dans l'ancienne poste de Saint-Jean-de-Boiseau.
La visite n'en est pas moins farfelue. Le public est accueilli par la sémillante Mam'selle Pauline. Blouse bleue d'hôtesse de l'air, large sourire et ton avenant, l'assistante du mystérieux M. Debleu invite à prendre place dans la salle d'attente. Dès lors, le public entre dans le jeu de la compagnie nantaise TMScène et sa création théâtrale interactive. Le temps que M. Debleu, déjanté maître des lieux (le comédien Patrice Boutin), soit prêt et le spectacle commence.
Voyage en kits
Mam'selle Pauline (Claire Caigneaux) entraîne les candidats au voyage à entrer dans l'agence. Décor suranné style années 80, ambiance tamisée, le dispositif scénique produit son effet. Puis le sketch s'emballe, mené tambour battant par les deux comédiens. Le concept ? « Le non voyage, histoire de s'offrir du rêve en ces temps de crise », s'enflamme M. Debleu, sorte de savant fou du voyage factice. Île Maurice, Hollywood... l'agence propose des séjours aux quatre coins du monde pour 0,50 €. Le principe ? Construire des alibis béton qui permettront au pseudo baroudeur de briller en société alors qu'il est resté dans son canapé. Pour cela, M. Debleu a pensé à tout. À commencer par des kits composés d'objets typiques à montrer à ses amis. Pour l'Extrême arctique, le petit sachet comprend par exemple une fiole d'eau d'iceberg à mettre au congélo, preuve d'une expédition dans le grand froid. Pour Hollywood, quelques poils arrachés à Brad Pitt ou Clint Eastwood éblouiront votre entourage jaloux. L'agence Debleu propose même un kit Estuaire avec un canard en origami « à faire flotter dans ton lavabo ».
La supercherie continue
Les alibis s'enchaînent ainsi pendant 20 minutes. On ne vous dit pas tout ! La surprise fait partie de cette création, mais notre coup de coeur revient à la carte postale envoyée à votre place par l'agence Debleu. « Vous l'écrivez d'ici et elle sera postée par l'un de nos collaborateurs depuis le pays de votre choix », détaille Mam'selle Pauline. Une supercherie que la compagnie TMScène propose réellement au public pour 5 €. Les kits sont également à vendre à 2 €, pour ceux qui veulent continuer la blague chez eux. L'accès au spectacle est, lui, gratuit.
« L'étonnante agence de voyage de la famille Debleu » est une création originale des deux comédiens-auteurs et de Sylvain Renard. Programmée dans le cadre « D'Estuaire c'est aussi... », cette pièce décalée offre une pause rafraîchissante dans le parcours de la biennale. À voir.
Etienne Mvé
REPERES
Du jeudi au dimanche
Jusqu'au 23 août, du jeudi au dimanche de 15 h à 19 h (séances non-stop), à l'ancienne poste, rue De-Gaulle. Entrée libre.
BOUÉE
P armi les nombreuses oeuvres, fixées sur les rives de la Loire, il y a en a une que l'on peut retenir : la Villa cheminée, créée par l'artiste japonais Tatzu Nishi. Une oeuvre originale basée sur la commune de Bouée. Elle est située à 15 m du sol, sur une tour, imitant celles de la centrale thermique de l'usine de Cordemais. Petit pavillon avec jardinet, sortie tout droit des années 70. Insolite dans le paysage. Mais cette oeuvre n'est oeuvre que si elle est habitée. En effet, depuis le 5 juin les curieux et amoureux de la nature peuvent profiter d'une vue imprenable sur le fleuve, en passant une nuit dans ce gîte. Ce n'est plus la peine de se précipiter pour y loger cet été. Les réservations ont débuté le 12 mai dernier et en quatre heures seulement, les trois mois étaient complets.
24 heures/sur 24
Face à ce succès, la Villa cheminée rouvre son antre tous les jours, 24 heures/24, à compter du premier septembre. La société privée Un coin chez soi sera chargée de la louer et d'assurer l'entretien de la maison. Une société qui s'y connaît puisque depuis sa création en 2006, Yann Falquerho crée des « gîtes urbains thématiques ». À Nantes, il gère huit lieux totalement rénovés et réinventés comme « la gourmandise », « l'insolite », « le jeu », « nature et bien être » ou encore prochainement la « villa Hamster », petit studio avec un intérieur inspiré de la cage de l'animal. La pérennité de l'oeuvre satisfait donc le maire de Cordemais, Joël Geffroy. « Cordemais s'engage à entretenir tout ce qu'il y a autour de la Loire. »
L'édile est d'autant plus heureux que les retombées économiques ne sont pas quantifiables mais bien réelles. La Villa cheminée va donc retrouver une deuxième vie. La nouvelle fait des heureux puisque tous les week-ends de septembre et d'octobre sont déjà réservés. Il en va de même pour les jours de la Saint-Valentin, jusqu'en 2011. Un beau petit nid pour roucouler en paix, le temps d'une nuit éphémère.
Raphaël Tual
Location : tous les jours à partir du 1er septembre. Tarif : 85 € la nuit. Réservation auprès d'Un coin chez soi : 06 64 20 31 09.
1 Vive l’art
D’abord, il y a les œuvres. Au fil de l’estuaire, seul un grincheux serait incapable de dégoter quelques coups de cœur. Les uns fondent devant la Volière musicale conçue par Céleste Boursier-Mougenot, place du Bouffay, à Nantes ; les autres craquent pour le Jardin étoilé du Japonais Kinya Maruyama. Qu’importe les goûts. « L’objectif premier d’Estuaire, c’est de rendre l’art contemporain accessible au plus grand nombre » rappelle Jean Blaise, créateur de la biennale. Sur ce point, force est de constater que le pari est réussi. Car les visiteurs sont au rendez-vous. « Même ceux qui détestent certaines œuvres sont ravis, note Jean Blaise. Les gens savent que ce qui est proposé va les surprendre, les troubler ou même les provoquer. »
2 La découverte d’un site unique
C’est l’un des succès incontestables d’Estuaire et ce, depuis sa création. La biennale « révèle un territoire à des milliers de gens ». Combien d’habitants de Loire-Atlantique ignoraient jusqu’alors les charmes du canal de la Martinière ou de Lavau-sur-Loire ? Grâce à Estuaire, chacun (re) découvre « son » patrimoine et « son » estuaire. Et saisit du même coup la richesse et la fragilité de cet environnement extraordinaire.
3 Retour sur investissement
Estuaire ou la folie des grandeurs ? C’est le cri de guerre des détracteurs de la biennale. « Faux, rétorque Jean Blaise. Sur les 7,8 millions d’euros que coûte la manifestation, 5 millions retournent directement à l’économie locale via les bureaux d’études sollicités sur les projets, les entreprises qui fabriquent les œuvres, ou l’emploi d’une centaine de médiateurs sur les sites. L’argent ne s’évapore pas, au contraire, il est réinjecté dans l’économie. Et la majorité des fonds va à des œuvres pérennes. »
4 La belle audace
En ces temps de crise, Estuaire a le mérite d’apporter du rêve et de l’utopie au pays de Jules Verne. Le pari est ambitieux et prometteur. À l’horizon 2011, Estuaire offrira un véritable parcours artistique, riche d’une vingtaine d’œuvres pérennes. L’art contemporain trop sérieux, voire rébarbatif ? La biennale tord le cou à cette image d’Épinal, multipliant à l’envi les pauses gourmandes et ludiques. Même des concours de pétanque, estampillés avec le logo « Estuaire », fleurissent sur l’île de Nantes. Pas snob pour deux sous, Estuaire.
Yan Gauchard
1. Canard boiteux
L'histoire est cruelle : le Canard géant de Florentjin Hofman, érigée en mascotte d'Estuaire, a fait pschitt. Terrassé par de vulgaires problèmes de gonflage. Longtemps, Jean Blaise, créateur d'Estuaire, a promis que le canard prendrait sa revanche dès 2009. Mais non. « C'est bel et bien terminé, indique Jean Blaise. Nous sommes en procès avec le fabriquant. Le canard, aujourd'hui, ne vaut que par la performance. Si on le fait juste pour montrer que l'on est capable de le faire, ça ne sert à rien. L'effet de surprise est passé. » Ironie du sort : les gadgets à l'effigie du coin-coin se vendent comme des petits pains dans les boutiques d'Estuaire.
2. La maison de Lavau
C'était le deuxième gros bouillon d'Estuaire 2007. La Maison sur la Loire de Jean-Luc Courcoult a coulé. Sitôt le naufrage connu, les organisateurs ont promis que l'oeuvre serait sur pied dès 2009. Las. Il faudra attendre 2011, si tout va bien. Une action en justice est engagée contre le bureau d'études en charge du projet. « Je ne souhaite pas remonter la maison avant le procès, déclare Jean Blaise. On sait désormais qu'il faut poser la maison sur des pieux. C'était au bureau d'études de nous avertir qu'en posant la maison directement sur la vase, elle finirait par verser. »
3. Station météo différée
On attend toujours les néons de François Morellet sur l'immeuble des Mutuelles de Loire-Atlantique, néons épousant la couleur du temps. Cette installation-phare devait illuminer l'édition 2009 dès juin. Pas de chance : le projet a pris du retard à l'allumage. « Ce n'est pas de notre fait, assure Jean Blaise. Il y a eu un problème d'appel d'offres dans l'opération de rénovation du bâtiment des Mutuelles. » L'indicateur météo sera achevé début 2010.
4. Muscadet sabré
Le public ne verra pas la couleur du Muscadet ensablé. L'oeuvre de François Delagnes devait avoir droit de cité à Frossay. Elle a été déprogrammée après un article de Presse Océan, révélant que l'artiste était soupçonné d'avoir recouru au travail au noir.
5. Hyber en berne
Autre installation qui a fait flop : les Bateaux-arbres de Fabrice Hyber à Cordemais. L'oeuvre, censée devenir une « véritable forêt flottante » d'ici 2011, a été discrètement escamotée du paysage dès 2007.
« L'oeuvre ne peut pas tenir sur la Loire, explique Jean Blaise. Mais on ne l'a pas abandonnée pour autant. On espère la remettre en place bientôt. Pourquoi pas du côté du canal Saint-Félix... »
Yan Gauchard
Prenez six personnes, mettez-leur un casque sur les oreilles, faites leur répéter ce qu’ils entendent et attendez sagement. Attendre quoi ? Le déluge, bien entendu. Une averse de paroles. « Ca va très vite ce que je leur passe dans les oreilles », explique Anne de Sterk, créatrice de ce dispositif sono-guidé, au cœur de la biennale d’Estuaire. « Les gens à qui j’ai proposé de faire cette expérience sont très concentrés sur ce qu’ils disent mais ne comprennent pas le sens des mots. Ce sont les spectateurs qui découvrent un scénario. A l’origine, le sono-guidé, c’est une partition que j’ai enregistrée ». Ce que ça raconte ? « Un reflet onirique de la crise, une espèce d’errance, un sentiment d’état du monde climatique mais poétique », poursuit l’artiste, 38 ans, qui a imaginé cette fiction à partir du mythe du déluge. On y lit cet extrait de Jacques Grévin (1538-1570), homme de théâtre : « Plus je suis tourmenté, plus je me sens heureux/Plus je suis assailli, et plus je me renforce/Plus j’ai de poursuivants, plus s’augmente ma force/Plus je suis au combat, plus je suis courageux ». Le travail d’Anne de Sterk s’est concrétisé par un livre-disque, ovni littéraire et musical. « J’ai imaginé une montée des eaux de la Loire », dit-elle encore, « une interrogation telle une résistance par rapport à une politique. Dans le livre comme dans le disque, il y a plein de petits sketches. J’ai écouté des artistes qui m’ont nourrie, ils parlaient de leur existence. Je me demande toujours comment des gens font le choix de créer toute leur vie, ça n’est pas rien, ça demande énormément de concessions. Ce sont ces gens-là que j’écoute, que j’ai eu envie d’intégrer dans une fiction comme des personnages ».
Stéphane Pajot
(1) Expériences sono-guidées le 23 juillet à Lavau-sur-Loire et le 16 août sur le site du Carnet à Frossay. Tel : 02 40 75 75 07. Site : www.lelieunique.com
La « Meute », ce sont ces six loups qui vivent du côté des douves du château des ducs de Bretagne dans le cadre de la biennale artistique Estuaire 2009. Dans la foulée, c’est aussi devenu le nom d’un collectif ; soit une dizaine de personnes affublées de masques de loups, qui ont brutalement investi et vandalisé le Lieu unique le 27 juin. Ce groupe avait interrompu un colloque de l’artiste à la mi-juin. Une histoire de fous et de loups, très décriée comme on le voit, qui a pris la forme d’un ouvrage La Meute (1) orchestré par Stéphane Thidet. Quand on lui parle des articles de presse et des réactions qu’elle engendre, il dit qu’il « étudiera tout ça un peu plus tard. Je lirai ce qui a été écrit dans la presse avec du recul, là j’éplucherai ». Et ces loups ? « Le loup suscite des histoires dès son approche d’un territoire », résume l’artiste. « Il génère des mythes, des affabulations. J’ai eu envie d’inviter des auteurs pour poser des questions. Ce livre n’est pas un pot pourri d’exercices de style sur le loup, ni une illustration du projet, je voulais que ça ricoche ». Georgina Tacou, Olivia Rosenthal, Claire Guezengar, Joseph Confavreux, Thibault Capéran et Emmanuel Adely, ont chacun livré un « texte, autonome, en l’absence de connaissance globale du projet ». L’auteur Emmanuel Adely y a vu « la symbolique du fait divers » et plus précisément l’affaire Joseph Fritzl, cet homme qui a séquestré sa fille durant 24 ans en Autriche. « Il y a une telle sauvagerie, sans morale, cela correspond au mythe du loup ». Du côté de l’Hôtel de Région, Stéphane Thidet a créé « Le Refuge », dans le cadre d’Estuaire. Une maison en bois dans laquelle il pleut tout le temps. Une autre histoire sans loups et sans mythe qui ne pose aucun souci.
Stéphane Pajot
(1) La Meute. Editions Coiffard. Tarif : 15 €.
(Dernière minute)
Peu après 15 h, une dizaine de personnes vêtues de noir, avec des masques de loups sur le visage, ont fait irruption dans l'enceinte du Lieu Unique à Nantes. Elles ont commis une série de dégradations, brisant des verres, des bouteilles et du mobilier de bar. La scène, violente, n'a duré que quelques secondes mais a choqué les visiteurs présents. Les agresseurs sont repartis aussi vite qu'ils étaient venus, en laissant derrière eux un tract signé La Meute, condamnant l'une des oeuvres d'Estuaire, les loups dans les douves du château.
La tour, la librairie et l'exposition proposée au Lieu Unique sont fermées au public jusqu'à demain.
À cause des loups, il se dit obligé de compter les moutons pour pouvoir s'endormir. Un comble à défaut d'un conte pour trouver le sommeil. Près de la place Marc-Elder, François* se plaint d'une meute parfois bruyante. Et savoir que cela va se prolonger jusqu'au 16 août n'est pas pour le rassurer sur ses prochaines nuits.
« Je ne veux pas passer pour l'emmerdeur (sic) de service mais a-t-on demandé au voisinage s'il n'était pas gêné ? » François, lui-même, ne se trompe-t-il pas de cible quand la nuit tous les chats sont gris ? À des heures où ces
« espèces de hurlements » pourraient tout aussi bien être ceux de jeunes et moins jeunes en virée. Et donc eux aussi en meute !
« Il serait dommage de se plaindre »
Décidément, la scénographie très contemporaine proposée par Stéphane Thidet dans le cadre d'Estuaire 2009 ne finit pas de faire jaser. Mais n'est-ce pas aussi l'un des objectifs de la biennale ? On aime, on n'aime pas. C'est selon. Chacun en franchissant la passerelle qui sépare l'enceinte du château à la rue Prémion y va de son petit commentaire. « Il serait dommage de se plaindre quand cela reste une animation éphémère et que toute l'année, les résidents du château profitent tout de même d'une vue imprenable », estime Fred. Comme beaucoup de monde ce week-end, ce Rezéen est venu voir de près ce qu'il considère comme « une incroyable attraction ». Isabelle, originaire de Pontchâteau, regrette quant à elle « d'avoir fait le déplacement. Cela n'a aucun intérêt. Alors si en plus, ils gueulent la nuit, c'est sûr, je comprends que cela en énerve quelques-uns... »
« Pas de quoi réveiller le quartier »
Pour autant, d'autres résidents ne veulent pas alimenter un débat qui n'a pas lieu d'être. « Oui, il m'est arrivé de les entendre, reconnaît l'un d'eux. Mais pas de quoi réveiller tout un quartier ». Au Plein Sud, un café aux abords des douves, le patron dit ne rien entendre. « J'habite au-dessus et même si je me couche tard, cela ne fait pas particulièrement de bruit ».
Alors, ces loups hurlent-ils la nuit ? Oui ou non ? La question est posée aux médiateurs d'Estuaire qui rodent autour du château en quête de visiteurs en mal d'information. Ils prennent immédiatement le téléphone portable. Et appelle le capacitaire. « Lui saura dire si cela s'est produit ou peut éventuellement se produire... » Ce dernier tient d'ailleurs compte du rapport des agents de sécurité. La nuit, ces derniers gardent les lieux sous surveillance. Le capacitaire admet qu'il y a bien eu une crise de hurlement pendant une nuit. Cela s'est produit vers 3 h du matin. Mais ce petit tapage ne se serait produit qu'une fois. C'est clair, il n'y a pas de quoi crier au loup !
Cédric Blondeel
* Prénom d'emprunt
De retour à Nantes, à l'occasion de sa participation au colloque « Beyond the monument » à l'École d'architecture, Daniel Buren viendra parler de sa création Les Anneaux lors d'une rencontre publique, ce soir à 18 h, à La cantine de Nantes (Île de Nantes/Hangar à bananes). Daniel Buren est un célèbre plasticien français. En reprenant son célèbre « outil visuel », un tissu alternant bandes blanches et colorées de 8,7 cm de largeur, il signe, dans le cadre d'Estuaire 2007, en collaboration avec Patrick Bouchain, Les Anneaux, une série de 18 anneaux tournés vers le fleuve.
Le Canard géant de Florentjin Hofman, qui avait connu quelques déboires de gonflage lors d'Estuaire 2007, ne réapparaîtra pas à Estuaire 2011, bien qu'il en fut longtemps question.
« C'est bel et bien terminé », a expliqué Jean Blaise, le créateur de cette biennale d'art contemporain.
« Nous sommes toujours en procès avec le fabriquant, il y avait des défauts de coutures, de matériaux ». Bref, ça n'allait pas du tout et suivant le proverbe nantais « chat échaudé craint l'eau froide de la Loire », Jean Blaise a préféré baisser pavillon. En revanche, la maison dans la Loire, signée Jean-Luc Courcoult, sera bel et bien du prochain rendez-vous.
Des gadgets et un record mondial
Paradoxalement, deux gadgets représentant ce canard (un tout petit canard avec un oeil de laser à 4 €, et un second, un moyen, rigolo comme tout pour six euros), font un véritable carton dans la boutique d'Estuaire. Une boutique qui se trouve dans la station essence de Jean Prouvé juste derrière la station des Hommes et des techniques, sur l'île de Nantes, près du Grand Éléphant. Mieux, l'oeuvre de l'artiste Florentjin Hofman, un canard en plastique qui mesure quand même 25 mètres de haut (si, si) est entrée officiellement dans le livre « Guinness world Records 2009 ». Qui lancera une pétition pour le retour de Saturnin ? C'est vrai quoi, il était trop mignon ce canard.
Stéphane Pajot
L
a vie du loup est la mort du mouton », écrivait l'auteur britannique James Freeman Clarke à la fin du XIX
e siècle. De là, faut-il en déduire que ceux qui se pressent autour du château des ducs de Bretagne pour admirer les six loups évoluant dans les douves sont de vulgaires ovins voués à se perdre dans le maquis de l'art dit conceptuel ? En d'autres termes, l'installation éphémère de cette meute est-elle réellement l'oeuvre d'art contemporain que défendent son concepteur, Stéphane Thidet, et les organisateurs de la biennale Estuaire, Jean Blaise en tête ? L'association de défense des animaux Noa France en doute considérablement. «
Où est l'oeuvre d'art dans la vision des loups sur une pelouse ? » interroge-t-elle sur son site Internet (http://noa-france.org). Elle y publie également la réponse de l'un des co-programmateurs artistique d'Estuaire. «
Je vous confirme que le fait de placer une meute de loups dans des douves de château que l'homme a peu à peu transformé en parc public pour son loisir en laissant un temps à la nature pour qu'elle reprenne ses droits est constitutif d'une oeuvre. C'est d'ailleurs plutôt, comme l'artiste le dit lui-même
, un geste lui-même constitutif d'une oeuvre ». L'artefact qui différencie l'art contemporain de l'art.
Les cochons tatoués de Delwoye
Dans L'art à l'état gazeux (Stock, 2003), le philosophe Yves Michaud considère que « là où il y avait des oeuvres, il ne subsiste que des expériences ». À bien y regarder cette installation lupine en est assurément une. Elle renvoie l'homme à cette relation si particulière qu'il a toujours entretenue avec le loup : mélange de répulsion et de fascination. Depuis la nuit des temps, l'homme s'est toujours approprié artistiquement l'image du loup. Ce qui choque les défenseurs des animaux dans l'installation de Stéphane Thidet est avant toute chose le recours à des animaux vivants. Un concept que l'artiste belge Wim Delvoye développe depuis plusieurs années avec des cochons à la peau tatouée. D'aucuns, à l'image de Jean-Luc Chalumeau, auteur d'une Histoire de l'art contemporain (Klinsksieck, 2005) voient dans cette forme d'expression une entité à part entière, extérieure à l'art. Certes, il est toujours facile de hurler avec les loups. Mais l'art, qu'il soit contemporain ou non, n'a-t-il pas justement vocation, entre autre, à provoquer des émotions ? Et en ce sens, Stéphane Thidet touche au but. Pour Le Corbusier « l'art est de nature hypnotique, c'est la plus grande force politique qui soit ». Et ce, Jean-Marc Ayrault, le député-maire de Nantes, l'a bien compris en confiant à Jean Blaise le soin d'accrocher l'image de la ville aux cimaises les plus exposées médiatiquement, fut-ce en suscitant le débat.
Dominique Bloyet
Foule géanteDifficile de comptabiliser le nombre de spectateurs présents dans le centre-ville, mais une seule certitude :
« Une foule immense » selon les services de la Ville qui évaluent le public à environ 40 000 personnes.
« C'était très impressionnant au moment de l'attente sur le front de mer ». La première visite nazairienne de la famille Royal de Luxe a été un succès.
Reculez !Dans la cohue gigantesque, la Petite Géante a parfois eu du mal à se frayer un passage... À tel point que les Lilliputiens manipulateurs ont dû hausser la voix pour faire reculer le public. Jean-Luc Courcoult, himself, metteur en scène, a sorti son porte-voix pour remettre de l'ordre.
Hommes en bleuAutour de la Petite Géante, beaucoup de petits hommes en rouge. En arrière du public, un bon paquet d'hommes en bleu pour assurer la sécurité des spectateurs. La police avait reçu le renfort d'un escadron de gendarmes mobiles, soit 85 hommes.
Le centre-ville déserté...Pas l'ombre d'une voiture en ville... Image rare qui a dû faire rêver plus d'un cycliste chevronné. L'avenue du Général-de-Gaulle absolument déserte, à l'exception des retardataires qui filent vers le port. On notera quand même que malgré les panneaux de stationnement interdit disséminés partout, certaines voitures
« ventouses » n'avaient pas bougé d'un millimètre !
... et des places pour se garerLes navettes mises en place par la municipalité ont bien fonctionné. Tellement bien qu'on pouvait se garer tranquillement à 16 h 30, en plein dans l'avenue de la République. Autant dire que les spectateurs ont été plus que prévoyants.
La pannePlutôt capricieux le pont-levant de l'écluse sud. Au moment de laisser passer le scaphandrier qui repartait vers de nouveaux horizons, il a tout simplement refusé de se lever. Problème de court-circuit lié aux nombreux badauds présents sur la barrière d'accès au pont. Le temps d'appeler le technicien de service et l'affaire était réglée une vingtaine de minutes plus tard.
Nicolas Dahéronnicolas.daheron@presse-ocean.com
Arrivée royale dans le port
« Dis mamie, elle arrive quand ? ». Il y a de l'impatience sur le port... surtout chez les plus petits. Elle a pourtant de l'avance la petite au ciré jaune. Une heure et demi exactement au passage de Couëron. Et ça, ça fait grogner le public. Alors elle a pris son temps, pour remettre en ordre les aiguilles du chrono en ordre de marche. À peine 17 h, la voilà qui pointe le bout de son museau avec son oncle le scaphandrier. Arrivée royale dans l'entrée sud du port.
Passage de luxe dans l'écluse
« À chaque fois je fais le déplacement sur Nantes. Je ne pouvais pas rater ce spectacle ». Françoise, Nazairienne adepte autoproclamée de la famille des géants, est ravie. Comme les dizaines de milliers de spectateurs qui assistent à la manoeuvre dans le port. Devant une foule compacte, la Petite Géante est hissée sur le quai, tandis que les rouges Lilliputiens s'activent pour bouger la bête. Au loin, les paquebots assistent à la scène... un autre genre de géants.
Les caprices du pont
Elle aura dû patienter une petite demi-heure avant de dire au revoir au scaphandrier. Un petit problème technique sur le pont levant a retardé le départ de la barge.
Un coup d'oeil vers l'horizon et reprise de la grande déambulation sur le front de mer. Le temps pour la petite de 7,50 mètres de quitter son ciré pour sa robe verte.
Elle s'est même fendue d'une petite virée en trottinette. « C'est magique », lance Michel qui découvre l'univers de Royal de Luxe.
Sur un air de country
Certes, la mécanique actionnée par les lutins rouges est bien huilée. Mais tout de même, elle a besoin de se dégourdir cette gamine. En remontant vers l'hôtel de ville, elle s'est offert une séance de gym, au son d'une country aux accents québécois. Dans son sillage, une nuée de spectateurs éberlués par les prouesses techniques et féeriques. Il est 20 h, la Petite Géante s'installe place de l'Amérique-Latine. Une esplanade idéale pour piquer un petit roupillon dans son transat. En rêvant déjà à de nouvelles aventures...
Nicolas Dahéron
À un moment, l'excitation est à son comble : « Là, regarde, la Petite Géante ! », dit une fillette en tirant le bras de sa mère. D'ici un quart d'heure on doit réveiller les dormeurs du bord de Loire : la Petite Géante sur les genoux de son oncle, après une nuit sur l'île Gloriette.
Déjà des milliers de personnes essaient de repérer des signes d'éveil. Le vent souffle dans leurs cheveux, comme en mer. « Il ronfle ! » dit quelqu'un et en effet la bouche du géant s'entrouvre mais aucun cil ne bat. Le soleil apparaît et la foule applaudit pour les réveiller. Le geyser lance de l'eau et la musique sonne, il est plus de 10 heures quand le géant lève la tête et ouvre les yeux puis tourne la tête avec bienveillance vers la foule qui le regarde.
Le retard à l'allumage, car à cet instant-là c'en est un, est vite rattrapé. Mais pour l'heure Royal de Luxe fait durer le plaisir. Les paupières de la Petite Géante s'ouvrent avec peine, naturellement, puis elle regarde autour et son oncle caresse ses cheveux avec son menton. Ils se regardent puis elle saute de ses bras, dansant en l'air cinq minutes, puis on pose le scaphandre sur le géant et on habille la petite de son imper jaune. Leur marche est triomphale sous les confettis, dans la foule énorme qui occupe les deux côtés de ce bras de Loire au-delà du Maillé-Brézé.
Émerveillés ou déçus
Les descendre par grue du pont Anne-de-Bretagne jusqu'au Morillon, bateau à coque bleue et noire, est une expédition rondement menée. Beaucoup d'enfants sont sur les épaules et une vieille dame trimballe une chaise pliante. Mais elle n'a pas le temps de s'en servir. Peu après 11 heures, sous le ciel déchiré, l'embarcation descend l'estuaire à vitesse rapide. « C'est gigantesque », lance Sophie, venue pour la première fois. « Déjà partis ! », regrette une autre. Le convoi exceptionnel déjoue tous les pronostics, avec plus d'une heure d'avance à Indre, Couëron, Le Pellerin, Cordemais, décevant beaucoup ceux qui les ont ratés, obligeant d'autres à les récupérer en traçant jusqu'à Saint-Nazaire.
Frédéric Testu
Le destin des géants est humain, trop humain, plein d'imprévus. Il est 16 heures, la haute silhouette du Scaphandrier se découpe au-dessus des arbres, au niveau du quatrième étage des immeubles du cours des Cinquante-Otages. Des milliers de lettres du
Titanic, décidément maudit, s'échappent d'un canon puis prennent feu. Un portable sonne dans la foule :
« Papa, je suis à la Petite-Hollande, ils sont où ? » Le père répond :
« La Petite Géante, vers la Loire. Le Scaphandrier, vers Decré. » À cet instant des milliers de personnes bifurquent vers la mairie. Un trentenaire, tenant sa petite fille par la main, intercepte au hasard une passante :
« Vous allez où ? » « C'est par là ! » Suffit de suivre le son rock des guitares électriques, très loin des balades de Bourvil diffusées au passage de la Petite Géante, plus tôt en matinée.
« Quelle émotion »
Petit-fils dans les bras, Laurence « est venue du Gers pour voir Royal de Luxe. » « On était déjà au Havre pour eux en 2004. » Le petit-fils dit tout bas : « On dirait qu'elle est vivante. » La grand-mère ajoute : « Quelle émotion quand elle s'est levée, à 10 heures. » Oui quelle grâce la Petite Géante, souveraine, un port de tête altier en rejoignant au réveil son embarcation de pêche en tenue imperméable jaune. Tangage, roulis, surtout empruntant le pont sur le fleuve, vent de face. Le bateau vogue sur la chaussée sous les déclenchements des appareils photos. L'ambiance ressemble à la scène de fête foraine des « Enfants du paradis ». Aux étages des immeubles, des familles en ont plein la vue. En bas, des vélos se fraient un chemin parmi les piétons. Puis la Petite Géante pose le pied sur la terre ferme, marche sur des airs de country, fait quelques exercices physiques, respire, continue jusqu'à République, prend sa douche, les yeux baissés vers la foule, les cils mobiles, et se change pour une sieste. Une vie routinière de géante, aidée de ses Lilliputiens en costume de velours rouge et boutons d'or.
S'envole et danse
Après 18 heures, le Scaphandrier manipulé par des matelots des grands siècles de la marine à voile, va jusqu'au parking de l'île Gloriette, ôte son scaphandre et trouve du regard sa nièce au loin, en tenue de marin sur sa barque. Elle vient vers lui, il la prend dans ses bras. La foule immense noircit le parking, la Petite Géante s'envole et danse dans les airs puis s'assoie sur ses genoux, ils se regardent, heureux.
Frédéric Testu
Repères
Jusqu'à Saint-Nazaire
Les deux géants se réveilleront à 10 heures ce matin sur le terre-plein Gloriette. À 11 heures, ils partent du pont Anne-de-Bretagne vers St-Nazaire. Escales prévues à Indre (13 heures), Couëron (13 h 30), Le Pellerin (13 h 45), Frossay-Cordemay-Boué (15 heures), Paimboeuf (16 heures), pour arriver à Saint-Nazaire vers 17 h, prévoyant de se balader sur le port jusqu'à 20 h 30.
Elle a de la classe
Chrono en main, ce vendredi 5 juin, il est 10 h 38, place Viarme, place des brocanteurs, place de toutes les trouvailles. Aujourd'hui, place aux retrouvailles avec une petite fille exceptionnelle. Une fille venue d'ailleurs, aux traits asiatiques, à la douceur légendaire, adoptée par tous à la seconde où elle a ouvert les yeux. « Ewen, notre fils de onze ans, a déjà vu la Petite Géante il y a quelques années », sourient Yves et Mireille, un couple de Nantais. « Pour lui, la vie normale, c'est de voir des Géants dans la ville ». Rien de plus normal, il est vrai, qu'une petite fille de 7, 50 mètres de haut qui s'envole alors dans les airs, via une grue, pour s'asseoir sur un bateau à roulis automatique. Un bateau qui va la transporter à travers les rues de la ville.
Une bonne douche
Humaine ? Évidemment, qu'elle vit, que son coeur bat et qu'elle écoute ces milliers de Liliputiens sur son passage, cette marée humaine qui entend bien l'accompagner tout du long. De la place Viarme, elle rejoindra la place Canclaux puis la place du Sanitat, parvis de l'église Notre-Dame du Bon-Port. Et pour être en forme, rien ne vaut une bonne douche, une de celle qui vous booste pour le restant de la journée. En chemin, rue Lamoricière, ce sera la pause pipi. Ben, oui, c'est aussi ça la vie. Les enfants de la maternelle de Lamoricière en rient encore.
Il sort de l'eau
Lui, c'est le grand frère. Et même le très grand frère. Quand il est sorti de l'eau, du bassin Saint-Félix, vers 13 h 30, près du bon vieux stade Marcel-Saupin, whaou, vois la claque dans les mirettes. « Ça fait drôle », lâche Mauricette (si, si, c'est son nom), une jeune quadra au rire communicatif. Le frangin, on le surnomme le Scaphandrier (devinez pourquoi) a marché jusqu'à la place de la Petite-Hollande.
La marche au soleil
On l'a vu à son tour s'élever dans les cieux, près du CHU, pour franchir les câbles du tramway. Ses articulations ont même dû en pâtir car il a fallu les soigner, ça tombait bien, il était près de l'hôpital et ses copains en tenue rouge de valet, qualifiés de « messieurs les écureuils », ont pansé ses plaies. « Dis papa, il est plus grand que le château ? ». Tu penses bien fiston, même que dans une seule de ses mains, le Scaphandrier peut porter une meute de loups. Hier soir, après avoir déclenché un geyser sur l'île Gloriette, qui a explosé une voiture mal stationnée (véridique), il s'est endormi. Ronflements compris.
Stéphane Pajot