Thierry Lorho : "Je n’ai pas le sentiment d’avoir fait quelque chose d’illégal sur le fond"
Interview exclusive de l'ancien agent secret, accusé d'avoir infiltré le système informatique de Greenpeace.
Quand vous installez-vous à Nantes?
« En 2000, juste après avoir quitté les services (DGSE). Auparavant, j’étais à Paris et je suis Toulousain d’origine. Lorsque j’arrive à Nantes, j’entre chez Atlantic Intelligence. J’avais connu le gérant quand il venait sauter avec le GIGN au 13e Régiment de dragons parachutistes, dont j’ai fait partie. Chez Atlantic Intelligence, je faisais des missions pures d’intelligence économique?: j’étais spécialisé dans les audits de sites industriels. Je vérifiais les vulnérabilités sur les actions de vols de malveillance, d’intrusion. Je travaillais avec EDF et d’autres grands groupes. J’ai signé des contrats avec EDF bien avant 2004. En 2004?: le contrat porte sur des fuites d’informations chez EDF. Les écologistes avaient diffusé un dossier confidentiel dans la presse. On voulait savoir quelle était l’origine des fuites chez EDF et les circuits que cela avait pris. »
Pourquoi quittez-vous Atlantic Intelligence pour créer Kargus Consultants?
«Parce que Atlantic Intelligence partait à Paris et je pensais que j’avais un potentiel clientèle. J’ai monté ma société en 2003, à Nantes, puis je suis parti sur Paris en 2005. Je reviens ici de temps en temps. J’ai toujours beaucoup d’amis et de contacts à Nantes.»
Que s’est-il passé en septembre 2006 ? Pourquoi faites-vous pirater l’ordinateur de Yannick Jadot?
«Il y a eu un seul « coup ». Un « one shot » comme on dit. Tout un tas de choses ont été dites, mais il s’agissait simplement d’un seul coup, pour voir si nous pouvions pénétrer les systèmes d’informations de Greenpeace. On voulait avoir une récurrence après, mais on ne l’a pas fait. On a fait un test, et ça a fonctionné. Il n’y a pas de loup derrière. J’ai donné tout cela sur CD à EDF, mais je ne sais pas dans le détail ce qu’il contenait. »
Vous avez bien consulté ce CD tout de même…
« On l’a regardé avec EDF, bien sûr. Ça, c’est clair. Mais il s’agissait en fait plus d’une recherche de méthodologie sur les actions illégales que Greenpeace pouvait mener sur EDF. Il s’agissait d’anticiper les actions, sur les centrales nucléaires par exemple. »
Avez-vous surveillé le site logistique Greenpeace de Couëron ?
« C’est un site spécialisé avec des Zodiac, du matériel, mais on ne l’a pas surveillé. Il a uniquement été identifié. Il n’y a jamais eu de surveillance dessus. C’était d’ailleurs impossible : il n’y a rien autour. Vous imaginez bien que cela doit être complexe de mettre en place une surveillance là-bas. »
Vous « assumez » et estimez qu’EDF devrait en faire autant ?
« Ils font ce qu’ils veulent, c’est leur problème. Pour moi, ils devraient assumer. L’affaire est simple, il n’y a pas de loup. La complexité de ce dossier, c’est que l’on est face à EDF et Greenpeace. On a un ancien des services secrets?: la mayonnaise peut être intéressante pour ceux qui le veulent. Cela aurait pu être un autre grand groupe, où j’aurais travaillé sur une société étrangère, cela aurait fait moins de bruit. »
Comment vous retrouvez-vous mêlé à l’affaire Floyd Landis (*) ?
« J’avais fait travailler Jean-François Dominguez sur des dossiers, on se connaît bien. Alain Quiros, est un ami. C’est un petit milieu. François Dominguez m’avait demandé de lui présenter quelqu’un. Je l’ai présenté à Alain Quiros. Mais ce dossier ne me regarde pas et je ne le cautionne pas. Si j’avais su de quoi il s’agissait, je n’aurais pas présenté ces personnes-là, cela m’aurait évité des problèmes. Car tout part de là."
Quel regard portez-vous sur l’intelligence économique à la française?
«?Rien n’est structuré de manière harmonieuse avec les services de l’État, les grands groupes, les entreprises. Il y a encore un flou artistique sur ce que l’on peut apporter aux entreprises, aux grands groupes sur de vrais enjeux et problématiques?: les aider à avoir une compréhension de leur univers instable. L’État a autre chose à faire que de s’occuper des grandes entreprises et encore moins sur les associations écologistes.?»
Que pensez-vous de Greenpeace et son action?
"Je ne suis pas un vilain garçon qui ne supporte pas les écologistes, au contraire. Il faut un contre-pouvoir sur les questions environnementales. Ils font des choses très bien et en même temps, il y a un flou artistique qui est lié à leur financement, à leur culture du secret, aux actions qui sont de plus en plus paramilitaires. Un grand groupe français qui me demande de le défendre contre des actions illégales, moi ayant servi l’État, je n’ai pas l’impression d’avoir fait quelque chose de si mal que ça sur le fond. Quand on le fait, on ne sent pas que c’est illégal. Cela apparaît quand la justice intervient. Quand on travaille dans le monde du renseignement, les actions illégales, elles existent."
Avez-vous fait des recherches sur Greenpeace à l’étranger ?
« Simplement avec des sources « ouvertes » : sur internet. Nous sommes allés chercher de l’information publique sur les sites de Greenpeace à l’étranger : Angleterre, Allemagne. Il n’y a rien d’illégal ici. C’est documents, les juges les ont. Là encore, il n’y a pas de « loup ». On a fait un « one shot » sur l’ordinateur de Yannick Jadot, c’est illégal et je le reconnais. Mais il n’y a rien de plus. »
Comment gérez-vous la pression médiatique ?
« Mal, j’en ai un peu marre. Ce n’est pas mon habitude. La discrétion est plutôt mon domaine. »
(*) Le cycliste américain a été contrôlé positif en 2006, un « hacker », Alain Quiros, a pénétré dans le système informatique du laboratoire pour accéder à son dossier.