Vous avez retrouvé la piste d'un voyage aérien ?
Oui, grâce à Marcel Bauvin du Pouliguen. Il m'a fait parvenir le témoignage d'Auguste Nicolleau, écrit en juillet 1897 et relatant cette promenade dans les airs. Le ballon a pour nom le Touring-Club et été construit par Georges Besançon. Ils sont quatre à monter dedans. Outre Nicolleau, se trouvent M. Lefièvre, M. Gustave Feneuille et M. Loiseleur, ingénieur de la maison Lefèvre Utile. Ils décollent de Nantes l'après-midi à 16 h 40.
Où se dirigent-t-ils ?
Ils filent vers Couëron, je cite le témoignage de M. Nicolleau. « Nous nous trouvions 15 minutes après le décollage à 800 mètres d'altitude au-dessus de Couëron. Nous avions donc parcouru la distance de quinze kilomètres en moins d'un quart d'heure. Superbe allure. » Et soudain...
Soudain ?
Le ballon s'arrête et se met en descente. Ils filent alors le guiderope (une corde fixée au cercle de charge et enroulé durant le vol) de 120 mètres tandis que M. Loiseleur braque son appareil photographique. Après Nantes toute blanche avec ses toits d'ardoises et la Loire qui l'enserre comme une ceinture bleue, il immortalise les prairies marécageuses qui s'étendent jusqu'à Saint-Etienne de Montluc.
Il fait beau ce 14 juillet 1897 ?
Oui, à terre, l'air est d'un calme absolu, la nacelle effleure le sol sans le toucher. Elle remonte et redescend doucement et caresse, de sa carène légère, les meules de foin. Les quatre aéronautes profitent même d'être quasiment à terre pour, je les cite, « verser à la ronde du champagne pétillant aux faucheurs et aux faucheuses ». Parallèlement, ils observent un phénomène bizarre, une grande colonne verticale, composée de toutes les couleurs du prisme. C'était sans doute la base de quelques gigantesques arcs-en-ciel. Le phénomène a duré quelques secondes.
Ils vont atterrir à quel endroit ?
Par obligation, ils se posent à Bourgneuf vers 21 h 15, derrière le château du Collet après 4 h 35 de voyage. « Notre nacelle contenait encore 300 kg de lest mais hélas l'aéronaute propose et la météorologie dispose. Grâce à l'obligeance des habitants de Bourgneuf, nous avons pu rejoindre le bourg vers minuit et prendre un repos bien mérité. Le lendemain, M. Loiseleur est rentré à Nantes sur sa bicyclette qu'il avait eu la précaution d'accrocher la veille au filet du ballon ».
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
C'était un « Géant » façon Royal de Luxe ?
Non, pas du tout, celui-ci était bien vivant, en chair et en os. De son vrai nom Ferdinand Contat, il est né le 30 septembre 1902 en Haute-Savoie. Voilà pourquoi, il était surnommé le « Géant savoyard ». C'est le quatrième d'une famille de six enfants. Jusqu'à ses 13 ans, il ne dépareille pas.
Il mesurait combien ?
Entre 2, 35 et 2, 37 mètres. Son poids dépassait les 200 kg et son pouce « couvrait une pièce de cinq francs », assurait son impresario. Quant à l'envergure de ses bras, elle était de 2,52 mètres.
Sa pointure de chaussure ?
Il chaussait du 63.
Que mange-t-il ?
Au petit-déjeuner, il boit un litre et demi de café au lait et engloutit une douzaine de croissants. Au déjeuner, il lui faut quatre côtelettes et un kilo de frites arrosé de deux litres de vin. Quant au dîner, c'est lui qui le raconte, la pleine soupière ne lui fait pas peur. Il mange également quatre kilos de pain par jour.
Et la vie quotidienne ?
La vie d'un géant n'est pas une vie rêvée. Je le cite : « j'aime la chasse mais quand je bats les fourrés, je m'accroche aux basses branches des arbres. J'aime beaucoup la pêche aussi. C'est mon grand bonheur de fuir les villes où je ne peux pas faire un pas sans me faire suivre par des attroupements. Il faut que je me baisse pour entrer par les portes, alors ça m'ennuie ».
Et pour s'habiller ?
Il va chez un tailleur. À Paris, il est allé dans une Torpédo, raconte-t-il, sa tête n'est pas passée inaperçue. Les passants pensaient qu'il était porté sur les épaules d'un plaisantin. Et la police a voulu l'arrêter. Finalement, une trentaine de policiers ont fait le service d'ordre quand il a été chez le tailleur. Un cameraman l'a filmé et, à sa sortie, la foule a tenu à pousser l'auto dans laquelle il avait pris place.
Il vient quand à Nantes ?
Au début du mois de septembre 1937, cours Saint-Pierre à l'occasion de la fête foraine. Le Géant Savoyard est alors âgé de 35 ans. Un de vos confrères, journaliste du Phare, ancêtre de Presse Océan, le rencontre le 3 septembre. Les deux hommes se retrouvent dans la roulotte du géant. En étendant les bras, il touche les deux parois. Un aménagement a été fait pour agrandir le plafond de manière à ce qu'il puisse se lever. Quant à son lit, il a été renforcé pour éviter qu'il ne plie sous le poids des 207 kg du dormeur.
C'était le seul phénomène de foire ?
Il y avait aussi Thérésina, d'un poids de 514 livres, la voisine du Géant Savoyard. Elle venait alors de gagner le concours de phénomènes à l'exposition de Bruxelles, une sorte de rallye des colosses.
Mais encore ?
Gina était là aussi, une charmeuse de serpents qui n'a pas craint de se mettre en maillot de bains dans une cage de verre où fourmillaient deux cents vipères et deux boas.
Stéphane Pajot
Quels rapports y-a-t-il entre Réséda et Trigo ?
« Ce sont deux figures disparues des pavés nantais du XXe siècle. Aucune plaque de rue ne porte leur nom alors qu'ils font partie de la mémoire collective de la ville. Seuls des anciens Nantais se souviennent encore de Réséda (il est mort en 1939), qui chantait et faisait la manche avant la guerre. Quant à Trigo, c'est terminé, tous ceux qui l'ont connu sont morts puisque lui-même est décédé le 18 mai 1914 ».
En quoi ces deux images ont-elles un caractère exceptionnel ?
« On ne connaissait aucune image du peintre Trigo et encore moins de Réséda. Et voilà que, coup sur coup, leurs visages nous apparaissent enfin. La coupure de presse a été retrouvée par Xavier Trochu, archiviste de la ville de Nantes et le dessin représentant Trigo, dans une vente aux enchères aux Salorges, chez Maître Kaczorowski. Coïncidence, les deux hommes portent un chapeau et une moustache ».
Que sait-on d'eux ?
« Réséda fut pour les Nantais le pittoresque interprète de la « chansons des Blés d'Or ». De son vrai nom Fernand Tremblay, il est mort à l'âge de 73 ans à l'Hôtel Dieu. « Réséda ne mendiait pas », peut-on lire dans sa nécrologie parue dans le journal Le Phare, ancêtre de Presse Océan. « Il recevait une obole comme la juste rétribution de son art. Une main dans la poche de son pardessus et col relevé, il commençait de chanter : « Mignonne, quand le soir descendra sur la terre » et cela continuait par « Le temps des Cerises ». Il faut l'avoir vu, d'autre part, porter dans la rue, avec une gravité attendrissante, les paquets qu'on lui confiait ».
Et ce peintre Trigo ?
« Ses tableaux et ses aquarelles ont fait le bonheur des Nantais jusqu'à ce qu'il s'éteigne en 1914 à l'âge de 63 ans. Ses contemporains avaient pour nom Zim Zim ou les soeurs Amadou qu'il aimait croquer. On lui doit l'ensemble des métiers disparus du vieux Nantes, du vitrier à la balayeuse, des jailloux au raccommodeur de parapluie. C'était vraiment un peintre populaire dans le sens où il vendait ses toiles sur le marché ».
On connaît la vie de ce peintre ?
« On sait que Pierre-Cénon (ou Pierre-Zénon) naquit à Ataca dans la province de Saragosse (Espagne) le 16 décembre 1850. Ses parents avaient pour nom Pierre Trigo Manuela Claver. Il s'est marié le 27 mai 1879 avec Amélie Chevalier, de sept ans sa cadette. Le père de celle-ci travaillait à l'octroi. Quant à l'adjoint qui les maria, il s'agissait d'Emile Sarradin, futur maire, issu d'une famille de parfumeurs. Une autre histoire ».
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
Au fil d’un entretien au musée de l’imprimerie, 24, quai de la Fosse, à l’entrée du jardin des Plantes, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous en dit un peu plus long sur l’écrivain, « poète d’Anne de Bretagne » et l’éditeur Estienne Larcher.
Le premier livre créé à Nantes date donc de… 517 ans !
« Oui, en 1493 très exactement. Le musée de l’imprimerie de Nantes a d’ailleurs édité une belle page relatant ce moment exceptionnel, un document que l’on peut toujours se procurer moyennant trois euros. »
Qui était l’auteur de ce livre, Jehan Meschinot ?
« Il est né dans le Vignoble nantais vers 1420 aux Mortiers, paroisse de Monnières, près de Clisson, connu sous le nom de « Banni de liesse ». À partir de 1488, on le dit « maistre d’hostel de la duchesse de Bretagne », comme le souligne l’écu de la dernière page du livre. Il fut « écuyer de corps et de chambre » de la maison ducale sous cinq ducs à partir de Jean V et François Ier. Il ne sera pas renouvellé dans sa charge par François II. Meschinot s’en plaindra dans ses poèmes. Meschinot dirigera des ateliers monétaires dont celui de Nantes. »
Quel est le sujet de son livre ?
« Affligé de la mort de ses protecteurs, Meschinot reçoit les consolations de la « Raison » qui lui prouve que tout est fragile ici bas. La « Raison » lui promet des lunettes pour le protéger. Sur l’un des verres est écrit « Prudence », sur l’autre « Justice » ; l’ivoire qui les enchâsse s’appelle « Force » et le clou « Tempérance ». Meschinot y dénonce l’exploitation de la misère du peuple, la violence, les inégalités, l’injustice et la corruption des grands. Les quelques gravure qu’on y trouve (la résurrection, la mise en croix…) sont des reprises de bois existants servant pour les livres d’heure. »
Tri Yann a chanté ce poète ?
« Oui dans l’album « La découverte ou l’ignorance ». Le titre a pour nom « Princes qu’en mains tenez » et les paroles tirées des « Lunettes des princes ». En voici un extrait : « C’est par des plaisir, faim et froidure/Que les povres gens meurent souvent/C’est sans déplaisir, fain ni froidure/Que seigneurs entre eux vont battant ». Jehan Meschinot est mort le 12 septembre 1491, année du mariage de la jeune Duchesse avec Charles VIII. »
Il meurt avant de voir son livre publié ?
« Son livre, écrit entre 1461 et 1464, poème didactique moral mêlant prose et vers, sort deux ans après sa mort des presses de l’imprimeur Estienne Larcher, situé rue des Carmes. Nantes conserve une édition originale de ce livre, dont la première impression débuta un 19e jour d’avril 1493.
D’Estienne « imprimeur et libraire à présent demeurant à Nantes en la rue des carmes près les changes », on connaît six ouvrages, dont deux tirages des Lunettes des princes (1493, 1494), « Table de la coutume de Bretagne » et « Heures à usage de Nantes ».
La société des bibliophiles bretons en a réédité 400 exemplaires préfacés par Olivier de Gourcuff en 1890.
Stéphane Pajot
C'est l'histoire d'une rencontre entre un navire reconverti en transport de troupes au début de la Seconde Guerre mondiale et un gamin qui, un jour, entendit ses aînés parler d'un terrible naufrage. Pire encore que ceux du Titanic (1 520 morts le 14 avril 1912) et du Lusitania (7 mai 1915 : 1 200 morts) réunis ! Celui d'un bateau coulé à quelques encablures de Saint-Nazaire. Lancastria.
À la seule évocation de ce nom, les anciens se souviennent. Des images atroces remontent aussitôt à la surface : des centaines de corps à demi-immergés, rejetés par la mer sur les plages au sud et au nord de l'estuaire jusqu'à Noirmoutier.
2 477 rescapés
Yves Beaujuge a le Lancastria vissé au coeur. Ce capitaine de la Couronnée IV, le bateau des pilotes de Loire à Saint-Nazaire, n'est d'ailleurs pas le seul. De l'autre côté de la Manche, les sujets de sa Gracieuse majesté sont en effet nombreux à avoir perdu un proche dans cette catastrophe qui fit au moins 4 000 morts, vraisemblablement 6 000. Nul ne sait combien il y avait réellement de personnes à bord, le comptage ayant été stoppé après quelques heures pour gagner du temps...
Seuls 2 477 soldats du Commonwealth et civils parvinrent en tout cas à revenir des flammes mazoutées de l'enfer.
Trésors iconographiques
Depuis un quart de siècle, Yves Beaujuge collecte tout ce qui a trait à l'ex-paquebot de la Cunard : vaisselle et couverts, fusil, hublot... Autant d'objets remontés à la surface par des copains plongeurs.
Des témoignages aussi : ceux de soldats qui étaient à bord du vaisseau maudit il y aura 70 ans demain. De civils aussi et d'habitants du secteur qui participèrent aux opérations de secours et enterrèrent les centaines de noyés.
Pour conserver une trace de ces paroles émouvantes et, surtout, les faire partager, Yves Beaujuge a publié un livre en mars dernier (1 : voir PO du 23 mars). Une cinquantaine de témoignages y est consignée. Le fruit de trois années de travail qui lui ont également permis de répertorier les noms de quelque 2 500 victimes.
Le marin passionné du Lancastria détient également de véritables trésors iconographiques. Photos inédites que nous publierons dans notre édition de demain jeudi 17 juin, jour anniversaire du naufrage (2).
Franck Labarre
(1) « La Tragédie du Lancastria » (200 pages ; 20 €) ; www.lelancastria.com
(2) Des membres de l'association des Anglais de Ségonzac (commune proche de Cognac) sont attendus à la commémoration
Quelques mois plus tard la Belgique tombe. Fuyant devant l'occupant, Linda et ses trois enfants âgés de 18, 15 et 13 ans, se retrouvent à La Baule. En terre inconnue. En juin 1941 ils y louent la villa « Martine », avenue de Lorraine.
Cartes postales
Des cartes postales envoyées à sa famille en Angleterre attestent de ce séjour qui se prolonge jusqu'en juillet 1942. Le dernier envoi est daté du 11. Le 20, Linda et ses trois enfants sont embarqués par les Allemands dans le 8e convoi partant d'Angers. Fin du voyage : Auschwitz. Tous les quatre y périront.
Les seuls souvenirs
« Juste après la guerre une Française catholique contacta notre père », poursuivent Jacqueline et Jack. « Pressentant sans doute son arrestation, notre tante lui avait remis la totalité de ses bijoux. Cette femme fit le voyage jusqu'à Londres pour les rendre à mon père. Répartis dans notre famille ils sont les seuls souvenirs qui nous restent de notre tante et de ses enfants ».
Sa place à Yad Vashem
Aujourd'hui, Jacqueline et Jack s'apprêtent à accomplir le chemin inverse : de Londres à La Baule. Ils séjourneront sur la Côte d'Amour du 21 au 24 juin. Leur intention ? Essayer d'identifier cette Française « qui aurait pu trouver tellement plus aisée de garder les bijoux pour elle ».
« Nous n'avons aucun nom qui nous permettrait d'identifier cette femme merveilleuse qui eut un tel sens de l'honneur, poursuivent les deux Britanniques. Peut-être est-elle décédée aujourd'hui, mais des descendants ou des amis peuvent se souvenir... ».
Jacqueline et Jack espèrent établir un contact. « Pour notre famille ce serait apporter la dernière pièce à une histoire tragique ».
Ils ajoutent avec le même espoir : « Le mémorial de Yad Vashem à Jérusalem honore la mémoire de ceux qui ont aidé des Juifs : le nom de cette Française y a sa place »
Jean-Philippe Lucas
Contact
Si cette histoire évoque des souvenirs auprès de lecteurs, ils peuvent nous communiquer leurs informations et leur contact à l'adresse mail suivante : redac.locale.nantes@presse-ocean.com ou en appelant au 02 40 44 24 00.
Villa Martine
La villa Martine où séjourna Linda Besso existe toujours. Elle se situe rue de Lorraine à La Baule. Ses occupants actuels qui l'ont acquise en 1975 n'avaient aucune connaissance de l'histoire de Linda Besso et de ses enfants avant que nous leur en fassions part.
Plaque commémorative
Tous seront présents le 18 septembre à Bel-Air où le conseil général, propriétaire de la levée de la Divatte depuis 1988, posera une plaque commémorative. La cérémonie marquera le départ d'un cycle d'expositions itinérantes visibles tour à tour dans les sept communes touchées par la crue de 1910 : La Chapelle-Basse-Mer, Saint-Julien, Haute-Goulaine, Basse-Goulaine, La Chapelle-Heulin, Le Landreau et Le Loroux. L'une de ces expos est l'oeuvre des Collectionneurs de Goulaine. Elle raconte, à partir de cartes postales, la rupture de la levée de la Divatte puis de celle d'Embreil et leurs conséquences. La seconde retrace l'histoire de la levée, depuis sa construction en 1846 à sa consolidation d'aujourd'hui. On la doit à l'Association intercommunale de défense de la levée de la Divatte qui milite pour faire de l'ouvrage une voie touristique. « Ce qui veut dire plus de poids lourds, une vitesse limitée à 30 km/h dans tous les villages et l'aménagement d'une piste cyclable sur la risberme, détaille son président Stéphane Pasquier. Il est temps que la population puisse se réapproprier les bords de Loire. »
Solidaires des victimes de Xynthia
Dans le même objectif, Entre Divatte et Goulaine s'associe à l'Université sur lie du Pays du Vignoble nantais pour proposer trois conférences débats les 12, 15 et 16 octobre. « Les nouveaux habitants voient la levée comme une simple route. Ils ne savent même plus qu'elle est une digue, qu'elle réclame de la vigilance », constate Dominique Freysse. « Les trois conférences auront donc trait à la Loire et aux risques que présentent depuis toujours ses débordements », complète Alain Bernard, président d'Entre Divatte et Goulaine. Quelques mois seulement après Xynthia, la problématique doit plus que jamais faire écho.
R.C.
L'info en plus
Livre-souvenir...
Entre Divatte et Goulaine profite du centenaire pour éditer un livre souvenir rassemblant l'ensemble des cartes postales et photos illustrant les inondations de 1910. Doté d'un index permettant de repérer tous les villages touchés, le livre sera en vente lors de chaque exposition au prix de 12 €. Une partie des bénéfices sera reversée à l'association des victimes de la Faute-sur-Mer.
... et DVD
Autre objet collector à ne pas manquer : un DVD d'une trentaine de minutes présentant la levée de la Divatte et le marais. Grâce à des images d'époque, des témoignages d'anciens et des regards d'aujourd'hui, le film de l'association valletaise Vimage fait le lien entre 1910 et 2010. Vendu lui aussi au prix de 12 € (20 € avec le livre).
Que connaît-on de Julien Moreau ?
Un livre très rare « Minuit, place Graslin », une histoire très chaude sur les nuits torrides de Nantes. Julien Moreau est né à St-Nazaire en 1901, a vécu une trentaine d'années à Nantes, ville où il s'est marié le 6 juillet 1921 avec Clémence Deguillon.
Comment a-t-on retrouvé sa piste ?
Grâce à Bertrand Gilet, son petit neveu. Il a récupéré les papiers de la fille de Julien Moreau, Anne-Josette, décédée voilà 2 ans. Il y avait deux photographies et un manuscrit, un roman de moeurs qui date de 1928-1929 « L'avènement de la chair », inachevé. Bertrand Gilet vient de l'éditer (1). Petit détail, l'auteur l'avait initialement intitulé « Hégésippe ou le comptable sans compteur, roman de moeurs ».
De quoi vivait cet homme ?
Il travaillait comme chef comptable. « Mon grand oncle était un débauché notoire », m'a confié Bertrand Gilet. « Son seul intérêt était les femmes. Il s'est éteint dans la misère à Paris après avoir abandonné femme et enfants ».
Son oeuvre d'écrivain ?
Elle était forcément mal perçue, si l'on en croit le journal L'Ouest-Eclair qui refusa d'imprimer son ouvrage. C'est la raison pour laquelle il devint son propre éditeur, sous le nom des éditions Delta, au 18 rue Menou à Nantes, chez lui. C'est grâce au travail d'Ivan Fradet, que l'on doit la transcription de ce livre. Julien Moreau a commis un autre ouvrage intitulé « Partouze ». L'écriture de ce manuscrit est indéchiffrable. Yvan Fradet qualifie Julien Moreau de lettré, intelligent quoique débauché. Il existerait aussi un titre « 20 femmes et un dompteur », le texte n'a jamais été trouvé...
D'où tirait-il son inspiration ?
On pense qu'il a vécu en personne la fameuse soirée du château de la Close à Nantes le 21 janvier 1927. Cette soirée qui se termina en orgie a impliqué de nombreux notables et a défrayé la chronique nantaise. Dans « L'Avènement de la chair », Julien Moreau cite les figures des nuits nantaises des années trente, les garçonnes Pépé, Coco, Odette, Nana. Mais aussi Fend-la-Bise, Belzébuth, Dudule, Javert (l'indic) ou le Beau-Fernand alias Caligula. Tout un poème.
Stéphane Pajot
(1) « L'Avénement de la chair » (scènes de vie de bamboche à Nantes en 1928). BG Productions. 15 €. Contact : giletburt@club-internet.fr.
Maudit bateau ! Félibien, guide des Mystères de Loire-Atlantique, nous dévoile les prémices du navire construit en pays nantais, plus connu sous le nom de « radeau de la Méduse ».
En quelques mots, pouvez-nous nous rappeler cette tragique histoire ?
« Cette frégate française, qui porte le nom de La Méduse a fait naufrage le 2 juillet 1816 sur le banc d’Arguin, au large des côtes de Mauritanie. 160 passagers sont morts, dont 137 périrent abandonnés sur un radeau. Treize jours après le naufrage, quinze survivants ont été récupérés mais cinq d’entre eux vont mourir avant leur transfert à Saint-Louis du Sénégal. »
Ce bateau fut donc construit par des Nantais ?
« Oui par les Frères Crucy (*), des entrepreneurs de constructions navales de guerre. Elle a été construite à l’âge d’or de la navale nantaise. À l’image des Dubigeon, les frères Crucy s’étaient lancés dans la construction de navires. Ils ont réalisé quelque 160 unités dont 10 vaisseaux, 14 frégates et 5 corvettes. »
Quel est le jour de sa mise à l’eau ?
« La Méduse fut lancée le 1er juillet 1810 à Paimbœuf. »
À quel moment part-elle en direction de l’Afrique ?
« Six ans après son lancement en Loire. La Méduse fut envoyée par le gouvernement de la Restauration pour reprendre possession de la colonie du Sénégal. Les traités de 1815 venaient de restituer à la France ces territoires. »
On la disait « maudite » dès le départ, d’où vient ce qualificatif ?
« Du Nantais Mellinet, qui, je cite, s’exprime en ces termes à propos de cet événement : « Le peuple a de ces pressentiments que rien ne justifie, oubliés quand ils, ne se réalisent pas, mais qui frappent son imagination quand une prédiction s’accomplit. Nous avons la souvenance de ce matelot qui, en voyant sculpter à Nantes la tête destinée à la frégate La Méduse, s’écria « V’là une mauvaise tête qui nous portera malheur ». Lors de sa mise à l’eau, elle ne provoqua point ces exclamations qui accompagnent ordinairement de semblables solennités. il y eut une tristesse inexplicable, laquelle, il faut l’avouer, s’emparait de tous les esprits à la même époque. »
Qu’en est-il de ses premières années de navigation ?
« On retiendra un rapport très défavorable qui contenait des plaintes très graves concernant le peu de soin avec lequel elle avait été construite. À tel point que le ministre menacé de supprimer les constructions à l’entreprise dans le port de Nantes. Ce ne fut qu’une fausse alerte. Il faudrait néanmoins trouver ce rapport pour savoir ce qu’on lui reprochait car le capitaine suivant n’en écrivit que du bien. »
Stéphane Pajot
(*) Les Frères Crucy, entrepreneurs de constructions navales de guerre entre (1793-1814) par Yves Cossé. Nantes-Lorient-Rochefort. YC Nantes.
L’affaire Guillaume Seznec et celle de « Risque à tout » un lien si l’on en croit l’ouvrage « L’Homme sans tête » (1). Félibien, guide des Mystères de Loire-Atlantique, nous en dit un peu plus.
Qui était ce « Risque à tout » ?
De son vrai nom Georges Lemaître, c’était le fils d’Isidore Lucien Lemaître et de Marie-Louise Launay. Il est né le 19 avril 1888 à Saint-Émilien-de-Blain. Voilà pour la naissance. Ensuite on perd sa trace jusqu’à l’âge adulte. Il exerce la profession de boucher puis de marchands de bestiaux et s’adonne au trafic de voitures et de pièces d’or.
Un dur à cuire ?
Plutôt. L’homme a toujours un revolver sur lui, on le dit brutal, sauvage, au point qu’un jour il décapita sa propre jument qui n’avançait pas assez vite. Les gens de Sion-les-Mines, où il vivait, en avaient peur.
Sion-les-Mines, le lieu où l’on va découvrir un « homme sans tête » ?
Tout à fait. Un cadavre que l’on va retirer du puits Galot en juillet 1923. Ce corps va intéresser un enfant du pays, Michel Sorin (2). Il est persuadé qu’il s’agissait du corps du notable Quémeneur, soit-disant assassiné par le futur et célèbre bagnard Guillaume Seznec. Car, faut-il le rappeler, Guillaume Seznec a passé vingt-trois ans de sa vie au bagne pour ce crime qu’il a toujours nié et dont on n’a jamais retrouvé le cadavre.
Quel rapport avec « Risque à tout » ?
Michel Sorin pense que c’est justement « Risque à tout » qui a tué cet homme, ce Quémeneur. Car la propre bonne de « Risque à tout » fera une déposition accablante. Elle l’a vu couvert de sang, un soir, vers la fin du mois de mai 1923.
Parallèlement, Risque à tout est condamné à 8 mois de prison pour avoir déserté le 144e régiment d’infanterie. Quand il sort de prison, il devient subitement propriétaire d’une voiture neuve et d’une boucherie charcuterie à Châteaubriant.
Il a hérité ?
On ne le sait pas. L’hypothèse : une récompense pour avoir joué un rôle dans la disparition de Quémeneur ?
« Risque à tout » n’a jamais parlé par la suite ?
Hélas non. Il sera assassiné le 30 août 1928 à Nantes.
Par qui ?
Par sa maîtresse, Juliette Rousselet. Le Phare (ancêtre de Presse Océan) titre alors : « Elle voulait encore être aimée mais lui ne pensait qu’à l’argent ». Elle écopera de deux ans ferme. Elle avait tellement peur de lui qu’elle avait écrit une lettre : « Au cas où je pourrais disparaître d’une mort tragique, il faudrait accuser mon amant, nommé Georges Lemaître. Je sais qu’il a déjà un crime sur la conscience ». Juliette Rousselet faisait allusion au crime du puits Galot. On apprend aussi que la tête du cadavre « avait été séparée du corps par un professionnel, tel qu’un boucher ». Un corps sans nom.
Stéphane Pajot
(1) « L’homme sans tête, la piste oubliée de l’affaire Seznec ». Annick Caraminot.
Editions du Temps.
(2) Michel Sorin a passé une partie de sa vie à enquêter sur ce sujet.
Ca s’est passé quand exactement ?
Le 12 juillet 1920, 117 jours après sa condamnation. A Nantes, le bourreau, Anatole Deibler est déjà là. Il es vêtu d’un «complet bleu à rayures foncées, chaussé de souliers noirs décolletés, naturellement», dit la presse. Tel un touriste, il est venu de Paris la veille, a pris le tramway et une chambre à l’hôtel des Trois Marchands.
La guillotine est déjà prête ?
Oh que non, elle le suit là où il va. Avec ses aides, cet engin coupeur de têtes est monté vers 2 heures 30 du matin, juste devant la porte de la prison actuelle. Il y a déjà du monde à tous les balcons des habitations qui encadrent la place. Des gendarmes à cheval, des dragons, l’ont néanmoins bloqué.
Mais qu’a donc fait ce Laval, qui était-il ?
C’est quelqu’un qui a mal tourné, dit de lui la presse. On sait qu’après la guerre, il s’installe à Nantes et fréquente le bar américain de la rue Contrescarpe, un des repères des souteneurs de la ville. C’est l’historien nantais Pierre Chotard (*) qui le raconte. Ce fils de commerçants parisiens est réputé pour avoir été un bon soldat, avec croix de guerre, et plusieurs citations pour son courage.
Que s’est -il donc passé ?
Il a fait de mauvaises rencontres au sein des milieux de prostitution parisiens. Dans la nuit du 10 au 11 octobre 1918, il détruit un mur attenant à la bijouterie Pavin-Pissot, rue de la Barillerie.
Beau butin ?
Le butin de bracelets et de divers bijoux s’élève à 25 000 francs. Albertine Dréano, sa maîtresse, sera arrêtée le lendemain avec des bijoux volés, avec deux complices de Laval. Repéré le même soir, place de la République, il tire sur l’agent de police Mainguy, qui s’effondre. Il sera coincé à Paris trois jours plus tard. Procès et condamnation à mort par la cour d’assises de la Loire-Inférieure le 17 mars 1919.
Laval attend donc son heure.
Oui, plutôt calmement. A 4 h 30, le 12 juillet 1920, il est prié de sortir. Il demande à ce qu’on lui mette dans la bouche une mèche de cheveux d’Albertine Dréano. Ce qui sera fait. nIl s’adresse alors aux juges en ces termes « Salut les amis ! ». Projeté sur la planche de la guillotine, Deibler l’achève. On donnera son corps l’école de médecine.
Pourquoi n’a t-il pas été gracié, il l'avait pourtant demandé ?
Exact, la commission des grâces s’est penchée sur son cas. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, le président de la République, Deschasnel, était alors en très mauvaise santé. Du coup, l’avocat du condamné n’a jamais pu plaider la grâce de son client devant le président.
Stéphane Pajot
(*) Dans « L’Enfer du décor », Pierre Chotard détaille cette dernière exécution. Sur www.archives.nantes.fr
Inlassable arpenteur du cimetière Miséricorde à Nantes, Eric Lhomeau a mis la main sur une tombe peu commune, celle d'un armateur négrier de nationalité suisse. Un certain Jean Georges Riedy. La Suisse a longtemps nié avoir participé à l'esclavage. C'était encore, en 2001, la position officielle que le Conseil fédéral (exécutif suisse) avait prise. Quatre ans plus tard, un historien Bouda Etemad et un livre « La Suisse et l'esclavage des Noirs » révélaient que des ressortissants helvétiques avaient officié armateurs ou comme intéressés. Les Suisses ont ainsi participé à près d'une centaine d'expéditions, entraînant la déportation de 18 000 à 25 000 personnes de 1773 à 1830.
« L'Affriquain » en 1783
À Nantes, Eric Lhomeau a retrouvé la piste de ce « Riedy » qui a notamment armé le bateau « L'Affriquain » en 1783, « Le Georges (de 1787 à 1790) puis « Le Georgette » avec son associé Thurninger de 1788 à 1791, « Le Jeune Auguste » (1790), « Le Passe Partout » (1790) et « L'Espiègle » la même année.
Sur internet, un site parle du « Passe-Partout, brigantin nantais, commandé par le capitaine Villeneuve et armé par Reedy (l'orthographe diffère ici, Ndlr) et Thurninger. Il fut pris dans un coup de vent de sud-ouest, à son départ le 28 novembre 1790 pour les côtes d'Angola ».
Mort du capitaine
Le capitaine décidera de mouiller sous l'île de Groix mais une lame jettera le navire sur les roches à la côte. Il périra noyé ainsi que le pilote et deux hommes.
« Je cherchai les traces du passé négrier de la ville », indique Eric Lhomeau, auteur d'un guide (*), « quand je suis tombé dessus. J'avais lu son nom dans un livre sur la traite. Petit à petit, j'ai recueilli des éléments, j'ai appris qu'il avait participé à la déportation d'envrion 3 000 africains ».
Sur la pierre tombale qu'il a dépoussiérée, au beau milieu du cimetière Miséricorde et dont personne ne soupçonnait l'existence, on peut lire cette inscription : « À la mémoire de Jean Georges Riedy, négociant, décédé le 19 janvier 1815 et de dame Alaret Riedy le 17 juillet 1834 ».
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
(*) « Guide du cimetière Miséricorde » par Eric Lhomeau et Karen Robert.
Elle avait donc pour nom la place des Agriculteurs ?
« Oui, un temps. Une partie de place était réservée aux vaches, aux boeufs, aux porcs et aux chevaux. Les discussions entre marchands et acheteurs s'engageaient rapidement autour de la bête. On lui examinait les dents, on lui tâtait la croupe, on testait la résistance de son jarret. Et puis, tope-là, on scellait la vente devant un verre».
Depuis quand cette place accueille-t-elle des foires ?
« On peut donner la date de 1752 pour l'activité des Champs de foire. Avant, ces rassemblements se tenaient place Bretagne. Mais la circulation engendrée par l'arrivée de charrettes et de bestiaux poussa le conseil municipal a transféré le marché place Viarme. La différence avec aujourd'hui, c'est qu'à cette époque, la place était entourée de tenues maraîchères, de jardins. Les premiers achats d'immeubles remontent à la même période. Elle a été établie sur d'anciens fossés bordés de rempart ».
D'où vient son nom actuel ?
« Elle a pris le nom de Jean-Baptiste Élie Camus de Pontcarré (1702-1775), seigneur de Viarmes, avec un « s ». Il fut intendant de Bretagne de 1735 à 1753. Il fit construire, en 1758, le château de Viarmes dans le Val-d'Oise ».
Il n'y avait que des vaches sur cette place ?
« Non, les poules et les canards, les lapins, toute la basse-cour avait droit de cité. Une autre partie était d'ailleurs réservée aux poissonnières et à leurs sardines fraîches. Et puis la brocante est ensuite arrivée ».
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presseocean.com
C’est avec un certain plaisir que Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous rappelle l’importance de l’Islande et de ses volcans dans l’œuvre de l’écrivain nantais.
Alors, cher Félibien, Jules Verne s’est-il intéressé au volcan Eyjafjöll qui nous cause tant de soucis en ce moment ?
« Pour sûr, notre grand Jules le connaissait bien. Mais c’est dans un autre volcan de la petite île islandaise qu’il a décidé de nous plonger quand il écrit « Voyage au centre de la terre ». L’Eyjafjöll est situé dans le sud de l’Islande et celui où Jules Verne nous emmène, le Sneffels, est situé à l’ouest de la péninsule de Snæfellsnes en Islande. »
Il est d’une grande précision avec l’Islande ?
« Oui, on sent qu’il s’est largement documenté. Il décrit l’aspect géologique de l’Islande avec minutie et réalisme, on ressent sa fascination pour les volcans. »
Que font-ils dans ce volcan ?
« Ils entendent percer le mystère des origines de la terre. Avec sa plume, Jules Verne mélange données scientifiques et aventures incroyables. Il parle à l’envie et avec passion de la paléontologie et la géologie, deux sciences alors en essor. »
Quand a-t-il écrit cet ouvrage ?
« C’est en 1864 qu’il livre ce véritable « roman de paléontologie » à son éditeur fétiche Pierre-Jules Hetzel. Dans ce « Voyage au centre de la terre », le narrateur, Axel, et son oncle, le professeur de minéralogie Otto Lidenbrock (un éminent géologue et naturaliste allemand), décident de découvrir les entrailles de la terre en passant par le cratère du Sneffels. Le volcan est éteint, bien entendu. À Reykjavík, ils engagent Hans Bjelke, qui sera leur guide. Évoquant une description intéressante du volcan : « Une immense colonne de pierres ponces pulvérisée, de sable et de poussière s’élevait en tournoyant comme une trombe. »
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
Qui étaient les « apaches » des Ponts ?
C'est un vieux terme que l'on peut dater du début du XXe siècle. Il englobe les truands, malfaiteurs, la pègre en quelque sorte. L'historien André Peron en fait écho dans l'un de ses ouvrages (*), il cite un lecteur du Petit Phare, en date du 14 février 1914. Ce dernier parle de cette population d'apaches qui pullulent sur la place de Pirmil, sous les aubettes des voyageurs, dans le quartier des Ponts. Ce quartier était délimité d'un côté par Pirmil et de l'autre par le pont de la Madeleine.
Un quartier chaud ?
Disons que le quartier est réputé pour être malfamé. Au point qu'un éditeur de cartes postales sort au début des années 1920 une illustration du « Coup du père François », avec le pont de Pirmil en vis-à-vis.
« Le coup du père François », un bouquin de San Antonio ?
Oui, mais cela désigne aussi une agression. Ce « coup » qui, en principe, se fait à deux consiste à étrangler sa victime par derrière avec un foulard ou une ceinture. L'agresseur pivote sur lui-même en tirant la ceinture des deux mains sur une épaule comme pour charger un sac. Un complice lui fait alors les poches.
Sur cette carte, l'apache arbore une casquette de soie, une « deffe ». Il n'y a pas que sur la ligne des ponts que l'on pratique le « coup du père François ». Le quartier de Chantenay est aussi réputé pour être chaud et quand la nuit tombe, le bourgeois ne s'y aventure pas.
A ce point-là ?
On peut le croire. Un auteur du XIXe écrit : « La ligne des ponts a ses garnis suspects où, côte à côte, avec le travailleur nomade, viennent se loger le pur nomade, le vagabond et l'étranger suspect. Cette mauvaise partie de la population ne se mêle pas à l'autre. Elle a ses buvettes et ses gargotes spéciales. Les types de cette caste de gens sans aveu causent qu'entre eux ; quelque fois ils se tiennent debout, regardant l'eau. Le passant se hâte de les fuir. Ces misérables sont généralement un repaire, soit pour vendre des objets acquis on ne sait par quelle manière, soit pour y recevoir des indications d'une certaine espèce ».
Les « Ponts », toujours dangereux ?
Non, ce quartier était aussi réputé pour son côté populaire, festif. On vivait « sur les ponts » et les autres habitants demeuraient « à Nantes », c'était là toute la différence, on appartenait à une communauté. Un certain Aimé Delrue allait bientôt créer la République des Ponts, le 13 septembre 1925. Une autre histoire.
Stéphane Pajot
(*) Sur les ponts de Nantes. André Peron. Éditions Ressac.
C’est une profession disparue que celle des « barbiers barbants » (c’était bien leur nom) et c’est avec un malin plaisir que Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous emmène sur les traces de ces rois du rasoir.
Barbiers, c’était une profession à part ?
C’était une vraie classe fermée et seuls vingt privilégiés avaient le droit de raser et de friser dans toute l’étendue de la cité. Et encore, joignaient-ils à leur spécialité le monopole des bains et des étuves.
Quel était leur nom exact ?
Les coiffeurs d’alors s’appelaient à l’origine « barbiers barbants » pour les distinguer des « chirurgiens barbants » et plus tard des « barbiers-baigneurs-étuvistes-perruquiers ».
À quand remonte l’existence de cette corporation ?
L’organisation des barbiers en corporation a été ordonnée par un édit du roi Louis XIV du 23 mars 1673 et appliquée à Paris l’année suivante. Mais le statut des barbiers nantais, copié en partie sur ceux des barbiers parisiens, ne fut approuvé par le roi que le 12 décembre 1692.
Ils avaient une enseigne spécifique ?
On lit à l’article 4 de leurs statuts : « Sa Majesté voulant que lesdits barbiers, baigneurs, étuvistes et perruquiers, ayant des marques visibles de la nécessité de leur art, pour la propreté et l’ornement du corps, leur permet d’avoir des boutiques fermées de châssis à grands carreaux de verre, sans aucune ressemblance aux « montres » (devantures) des maîtres chirurgiens et de mettre à leurs enseignes des bassins blancs pour marque de leur profession, et à la différence des maîtres chirurgiens (qui en ont de jaunes), avec cette inscription : « barbiers, étuvistes et perruquiers, céans on fait le poil et on tient bains et étuves ».
Comment pouvait-on devenir barbier ?
Nul ne pouvait être admis dans la corporation sans deux ans d’étude chez un barbier nantais et la confection d’un chef-d’œuvre devant experts compétents, c’est-à-dire faisant « lestement le poil » d’un menton bien « noir » et accommoder une perruque de « président ».
Il y avait donc une solidarité entre eux.
La confraternité la plus complète régnait entre barbiers, et chaque année à la Saint-Louis, patron de Louis XIV, leur fondateur, ils faisaient dire une messe pour leurs confrères défunts.
À Nantes, il y avait une spécialité ?
Pour savonner leurs clients, les Figaros nantais leur mettaient sous le menton ces jolis bassins à barbe ou plats creux échancrés de faïence naïvement décorée, de fabrication nantaise et nivernaise. L’expression « bassin » a longtemps désigné le bavard, bavardage. Car les barbiers barbants, quand ils savonnaient le patient et lui tenaient le bassin sous le menton, avaient souvent une intarissable faconde.
Stéphane Pajot
Au fil d’un entretien, sur les marches de l’ancien palais de la Bourse, place du Commerce, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous rappelle les problèmes de pollutions et de maladie en 1832.
Mille morts, vous confirmez ?
« Oui, je tiens ce chiffre de l’historien nantais André Péron, qui a consacré un excellent petit ouvrage sur la ville de « Nantes au temps des omnibus ». Cet événement sans précédent a eu lieu lors de l’épidémie de choléra-morbus de 1832. L’hyper centre ville était alors très touché. Un conseil de salubrité était chargé de dépister les « foyers d’infection ». »
D’où venaient les microbes, la pollution ?
« Principalement des moyens de transports, des fiacres, cabriolets et omnibus. Les lieux de stationnements, les petites cours, les trottoirs étaient de véritables cloaques, l’odeur insupportable. »
Les habitants ne montrent pas leur colère ?
« Oh que si, et plutôt deux fois qu’une. Les habitants et riverains de la place du Commerce, déjà habitués à vivre avec les omnibus et leurs chevaux, n’en peuvent plus. Ils envoient une pétition à la mairie. »
En quels termes ?
« Ils parlent du fait que leurs « commerces sont envahis par des myriades de mouches qui gâtent leurs marchandises jusque sur leurs rayons ». Ajoutez à cela « l’odeur infecte et les miasmes qui s’exhalent, pendant les journées de chaleur des chevaux et de leurs ordures ». »
Dur, dur !
« De plus en plus dur. Et, quand il pleut, c’est finalement pire car en raison du foin que les cochers déposent sur la voie publique, le touc, soit l’égout de l’époque, est parfois bouché. L’eau monte alors jusque dans les magasins. »
Vous avez des exemples concrets ?
« André Péron cite M. Auguste Laurent, libraire imprimeur, qui tient un cabinet de lecture au 12 place du Commerce. Ce dernier « s’indigne de voir les cochers se vautrer à la porte » en tenant des « propos outrageants ». Du coup, il se plaint de perdre ses abonnés en raison de certains cochers et de « leurs propos cyniques et désobligeants qui ne cessent de vomir contre les passants et nous-mêmes ». »
On mélange pollution et langage des cochers ?
« Tout à fait, la verdeur du langage est associée aux déjections de leurs chevaux dans une même répulsion envers l’ordure. »
Quelle solution pour lutter contre la pollution ?
« Un arrêté municipal prescrit en décembre 1832 le nettoyage régulier et « à grande eau des lieux de stationnement ». »
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
A lire : « Nantes au temps des omnibus ». Éditions Ressac.
À Nantes, le 9 mars 1931, quatorze Français de Guyane, douze femmes et deux hommes, étaient jugés devant la cour d’assises de Nantes pour assassinats et pillages en bande les 6 et 7 août 1928 à Cayenne. Au fil d’un entretien sur les marches de l’ancien palais de justice, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, éclaire notre lanterne.
C’est un film sur le procès qui va être diffusé ?
Oui, il a pour nom Les insurgés de Cayenne, et a été réalisé par André Bendjebbar. Celui-ci est venu à Nantes tourner quelques scènes dans l’ancien palais de justice, lequel, pour l’anecdote, sera transformé en hôtel de luxe dans quelques années. Ce documentaire sera diffusé sur France 5 le dimanche 21 mars (21 h 30) et le vendredi 26 mars (23 h 50). Il retrace le premier procès colonial à Nantes.
Que s’est-il passé à Cayenne pour en arriver là ?
Début août 1928, il règne une tension extrême sur cette île qui reçoit les bagnards, les exclus. Les gens vivent dans la misère, se battent pour vivre. Aux manettes du pouvoir, trois hommes tyranniques : le maire de Cayenne, Eugène Gober ; le gouverneur de la colonie et le député Eugène Lautier, qui est là juste pour la campagne électorale. La population mise sur Jean Galmot, un entrepreneur humaniste, une figure qui aide le petit peuple guyanais. Le journaliste et écrivain Blaise Cendrars qui suit l’histoire de près en écrira un livre Rhum. L’aventure de Jean Galmot.
Mais il ne sera pas élu.
Hélas, non, ce sera Lautier, au terme d’élections truquées. Le 6 août 1928, quelques semaines après la validation des votes par la Chambre des députés, Jean Galmot décède brutalement. Le bruit court qu’il a été empoisonné. La violence se déchaîne sur l’île. Six personnes trouvent la mort, lynchées par la foule.
Que se passe-t-il ensuite ?
45 personnes seront interpellées et transférées à Nantes afin d’être jugées, cela dans un souci d’apaisement et d’impartialité. La presse locale ne donnera pas une bonne image des détenus parlant d’êtres frustes, à demi sauvages.
Le procès dure longtemps ?
Douze jours à partir du 9 janvier 1931. Parmi les avocats de la défense, il y a Alexandre Fourny, qui fera partie en 1941, à l’âge de 43 ans, des 50-Otages fusillés à Nantes. Et puis Henry Torrès et Gaston Monnerville. Le procès est retentissant et permet aux Français et aux jurés de prendre conscience que les Guyanais étaient considérés comme des citoyens de seconde zone. L’esclavage et le colonialisme sont au cœur des plaidoiries.
Comment ça se termine ?
Par un acquittement pour tous. Les droits des colonisés sont reconnus. L’avocat Gaston Monnerville deviendra député peu de temps après.
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
Au fil d’un entretien au bord de la Loire, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous rappelle l’histoire de Julien Gracq (1910-2007).
On dit que son premier livre est sorti à compte d’auteur. Est-ce vrai ?
« Il avait pour nom Au château d’Argol. Il s’agit d’un roman qu’il enverra d’abord aux éditions de la NRF en 1937. Elles refusent le manuscrit. L’éditeur José Corti, qui édite déjà les Surréalistes, aura le nez creux, mais voilà, il n’a pas d’argent. Alors, en 1938, après avoir lu le manuscrit, il prend lui-même la plume et écrit à Julien Gracq, alors âgé d’une trentaine d’années. Je le cite : « J’écrivis à l’auteur une lettre qui me coûta beaucoup. Pouvait-il accepter contre des droits raisonnables, de participer aux frais de l’édition ? Quels jours de crainte n’ai-je pas vécu en attendant sa réponse ? ». Julien Gracq enverra le chèque. Son livre sera édité. »
Julien Gracq sera fidèle à l’éditeur José Corti ?
« Jusqu’à sa mort. Julien Gracq n’a jamais cédé aux propositions alléchantes d’autres éditeurs. »
Son premier livre va bien se vendre ?
« Il en vend 130 en un an sur un tirage de 1 200. »
Dur, dur !
« Oui, mais André Breton, le « pape du surréalisme » a remarqué l’ovni littéraire et lui écrit une lettre enthousiaste. C’est le déclic. Julien Gracq entre en littérature, les (bonnes) critiques pleuvent. C’est d’ailleurs intéressant, celui que d’aucuns considéraient comme l’ermite de Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire), s’était abonné à l’argus de la presse. Il collectionnait ainsi tous les articles qui parlaient de lui. Ils ont été cédés lors d’une vente aux enchères chez Couton-Veyrac, à Nantes, en 2008. »
Son vrai nom était Louis Poirier. Pourquoi prendre un pseudonyme ?
« C’était un professeur au lycée Clemenceau de Nantes. Il voulait se démarquer, ne pas mélanger. Le prénom, dit-on, est un hommage à Julien Sorel, le personnage du Rouge et le noir. Gracq serait un clin d’œil aux Gracques de l’histoire romaine. »
C’était un Surréaliste ?
« Apparenté simplement. Il n’a jamais voulu faire partie du groupe. En 1932, il sera fasciné par la lecture de Nadja d’André Breton. Il rencontre ce dernier à Nantes, Hôtel de la Vendée, en août 1939. En 1948, il publiera André Breton, quelques aspects de l’écrivain, son premier essai. »
En 1951, il a le Goncourt…
« Qu’il refuse. Le Rivage des Syrtes est son troisième roman. »
En 1985, « La forme d’une ville »
« Le livre cher aux Nantais ! La même année, chez Gallimard, le projet de l’œuvre complète de Julien Gracq, en deux volumes, en Pléiade est en marche. Ce sera fait en 1989. »
Propos recueillis par Stéphane Pajot
L’info en plus
Un hommage à Julien Gracq sera rendu demain, lundi 15 mars, à 20 h à la Maison des sciences de l’homme, stade Marcel Saupin, à Nantes.
Au fil d’un entretien place Royale, près de la grande pharmacie de Paris, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous parle d’un temps grippé du côté de Nantes dans les années 1920.
Cher Félibien, vous m’avez parlé d’un document étonnant ?
Oui, mon ami, Jean-Claude Lemoine, un cartophile bien connu en pays nantais, a découvert une facture surprenante à propos de la grippe au salon du livre du Croisic. Je sais que le sujet est un peu passé de mode, journalistiquement parlant, ces jours derniers mais il vaut le détour.
Que nous apprend-il ?
On y apprend l’existence d’un laboratoire dans les années 1920 au 5 quai Malakoff à Nantes. Ce labo fabriquait déjà un médicament pour lutter contre la grippe, une terrible maladie. N’oubliez pas qu’en 1918, la pandémie de la grippe espagnole a tué vingt millions de personnes dans le monde.
Quel nom portait ce médicament ?
Il avait pour nom l’Atmos, peut-être un raccourci d’atmosphère. La publicité précisait que ce médicament était à la fois « Puissant et Inoffensif ».
On pouvait en commander des stocks ?
Il n’y avait rien de prévu pour l’achat par millions de doses même si le prix du laboratoire nantais était dégressif par quantité. Il allait de 2,80 francs pour un achat de 30 et descendait à 2,50 francs pour un achat de 100 pièces.
Le dessin de votre facture en jette !
On voit effectivement ce Atmos qui tue la grippe tel Saint-Michel terrassant un terrible dragon. Le graphisme de la publicité est tout à fait remarquable et supporte la comparaison avec les grands noms des affichistes de l’époque. Ce n’est pas du Cappiello, mais quand même. Ce dessin est daté de 1919. Il est seulement signé de la lettre J. À cette époque, les artistes ne signaient pas toujours de leur nom entier leurs réalisations publicitaires. Qui était-ce ? Le mystère demeure.
Ce laboratoire va fonctionner longtemps ?
Difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est qu’à la même adresse, aux 5 et 6 quai Malakoff nous avions un important confiseur dans les années 1930. Celui-ci était spécialisé dans la fabrication des réglisses et des pectorales ! Son nom ? « Confiserie Malakoff ». Et l’emblème de sa pub était un tirailleur sénégalais.
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
On le croyait évanoui, coulé dans les douves du château des ducs, le voilà qui ressurgit au détour du guide Michelin. Dans sa toute dernière livraison, Michelin, le guide Vert (1), relance un vieux fantasme sur la traite. Au chapitre intitulé « Quai de la Fosse », on peut lire : « Outre les marchandises, de nombreux esclaves africains peuplaient les caves du quai de la Fosse. Des anneaux auxquels ils étaient enchaînés sont encore présents ». Selon Jean-Louis Bodinier, auteur de « Nantes, un port pour mémoire » (Apogée), l'occultation du passé de la ville a contribué, durant des années, à fabriquer ce genre de fantasmes. Les esclaves noirs enchaînés à Nantes est le plus répandu.
Engourdissement mémoriel
Pourquoi ce retour ? « J'y vois deux causes », explique Bertrand Guillet, conservateur en chef du patrimoine. « L'engourdissement mémoriel nantais sur cette question et, face à cela, les premiers travaux publiés sur la question (Rinchon, Gaston Martin) et les premières expositions d'objets (musée des Salorges sur le port en 1924). C'est paradoxal, mais dans c'est dans cette tension que naît cette mystification : ne pas aborder directement la question (comprendre son histoire et surtout ses acteurs) mais fantasmer, mystifier. »
Variantes
L'historien Jean-Louis Bodinier parle de « variantes » et raconte « les faux plafonds dans les appartements du quai de la Fosse destinés à cacher les Noirs ». Il cite « la tenue d'un marché d'esclaves à Nantes ». Autant de racontars que l'on trouve au fil de livres d'une autre époque dont celui d'Henry Bordeaux (1936), « Le Bois d'Ebene » (1934) de Bourcier ou « Journal de la traite des Noirs » de Mousnier (1957).
Rumeur d'Orléans
« Sur le fond, c'est une pure invention. Sur l'origine de cette rumeur, j'en suis réduit à l'hypothèse de l'exorcisme, un peu type rumeur d'Orléans », indique Alain Croix, historien nantais. « Ou, de nature plus proche, comme cette légende qui fait de la pseudo « maison des esclaves » de Gorée le lieu de rassemblement d'esclaves en partance pour les Antilles. » Ces anecdotes falsifiées desservent la compréhension de l'histoire de la traite des Noirs. À l'heure de la construction du mémorial, ce nouvel exemple d'histoire remaniée fait tâche.
Stéphane Pajot
(1) Michelin Nantes week-end. Le Guide Vert. 9, 90 €
Au fil d’un entretien au bar de la salle de l’Olympic, quartier Chantenay, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous parle des prémices du rock nantais.
Un demi-siècle déjà, ça fait drôle ?
Ne m’en parlez pas, ce temps qui passe me tracasse déjà assez comme ça mais c’est ainsi, le rock nantais a cinquante printemps. Les premiers groupes répètent au début des années soixante.
Vous avez évoqué une soirée précise.
Oui, celle du 29 avril 1962. Ce soir-là, les salons Mauduit, rue Arsène-Leloup à Nantes, accueillent le traditionnel et douzième concours d’accordéon. L’événement est organisé par Simon Musique. Et surtout, il est suivi de la prestation de six groupes régionaux : les Rockers, Atomic Boys, Rapaces, Padgells, les Djets et Willy Spring Day. Ce sont tous des émules des Chaussettes Noires.
Le magasin Simon Musique est donc le précurseur ?
Tout à fait. Installé au 1 de la rue Jean-Jacques-Rousseau, c’est le premier magasin d’instruments à Nantes à proposer des guitares électriques. Nous sommes en 1961, l’émission Salut les copains vient de naître sur les ondes.
Monsieur Simon importe des guitares Jacobacci d’Angleterre et des États-Unis, des Ohio, des Welson ou encore des Elite.
Il y a beaucoup de guitaristes électriques ?
En 1963, dans votre journal, Presse Océan parle de 2 000 jeunes pratiquants de la guitare à Nantes. L’instrument supplante les accordéons et les violons. Chez Simon Musique, on écoule 75 guitares par mois dont une vingtaine d’électriques. La plupart sont achetés sur catalogue d’importation entre 180 et 250 francs.
Quel est le premier groupe de rock nantais ?
Si j’en crois l’ouvrage de Laurent Charliot (1), le premier groupe de rock nantais a pour nom Les Rockers. Il est cité à plusieurs reprises dès 1961 suivi de très près par les Rapaces, les Devil’s et les Sunsets.
Qui joue dans les rockers ?
Philippe Bourget à la guitare, Jacques Roy à la rythmique, Yvon Rivoal à la basse et Bernard Morellec à la batterie, il possède alors une caisse claire et une cymbale. Pour l’anecdote, on ne trouvait pas de guitare basse à Nantes, Philippe Bopurget en a construit une lui-même.
Les groupes vont essaimer par la suite.
Plutôt deux fois qu’une. Dès 1963, voici les Diplomates, les Insurgés, les Robots, les Messagers du diable, les Vagabonds, Daniel Gadiou et son orchestre, les Panters, les Titans, les Insolites, les Teenagers… On peut aussi citer les Panters. Ils se composent de fils de soldats américains de la base de Saint-Nazaire. En 1964, la ville de Nantes accueille les quarts de finale des championnats nationaux de guitares électriques. Les Robots gagnent. Des soirées rock sont organisés dans les cinémas, à l’Odéon près de Beauséjour, au Vox et au Moderne à Chantenay, dans les foires, les bals, au Chalet suisse place Zola.
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
(1) « La fabuleuse histoire du rock nantais » par Laurent Charliot.
Les histoires d’amour finissent mal en général (air connu) et ça fait un bout de temps que ça dure. Quatre cents ans avant les balbutiements de la Saint-Valentin (au XIVe siècle, on croyait que le 14 février était le jour où les oiseaux s’accouplaient), deux tourtereaux allaient s’aimer d’amour et de philosophie. Avant de se scratcher en plein vol. Résumé. Mon premier, Abélard (futur théologien universel), né au Pallet, jolie commune du vignoble nantais, a quarante ans en cette année 1119. Il est bel homme. Ma seconde, Héloïse surfe sur ses dix-huit printemps. Le maître et l’élève. Le coup de foudre ? Oui. Résultat : un joli garçon, qu’ils prénommeront Astrolabe.
L’oncle d’Héloïse, le chanoine Fulbert, fulmine. Abélard met Héloïse à l’abri, chez lui, au Pallet. Un accord est passé entre les deux hommes, ce sera un mariage. La cérémonie a lieu en cachette, Abélard ne tenant pas à la publicité de cette union. Fulbert le révèle au grand jour. Abélard place Héloïse au couvent d’Argenteuil pour la protéger de son oncle. Fulbert y voit un emprisonnement. Il met un contrat sur la tête d’Abélard. Ce dernier est émasculé par deux hommes. Abélard se retire dans l’abbaye de Saint-Denis, Héloïse prend le voile. L’ensemble de la correspondance des deux amoureux permettra de reconstituer la vie de ce couple hors du commun. Un recueil de 116 lettres anonymes, les Epistolae duorum amantium, copiés vers 1471, sont attribués au couple par certains historiens. Abélard est mort le 21 août 1142 à l’âge de 63 ans et Héloïse en 1164. Ils reposent dans le cimetière du Père Lachaise à Paris. Et Astrolabe ? Sa destinée reste toujours mystérieuse à ce jour. D’aucuns pensent qu’il fut chanoine de la cathédrale de Nantes sans apporter de preuves concrères à cette hypothèse. En cette Saint-Valentin 2010, le mystère demeure.
Stéphane Pajot
Au fil d’un entretien non loin de la caserne Bedeau à Nantes, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous raconte l’histoire méconnue de ce militaire, nommé le « soldat Méresse », à travers des cartes postales.
Comment avez-vous connu ce soldat ?
En découvrant une carte postale de cet homme chez un marchand de la place Viarme. Je pensais jusqu’alors qu’il n’existait qu’une carte à son effigie jusquà ce qu’un érudit du vieux Nantes, en l’occurrence Jean-Claude Lemoine, en dévoile une seconde. Il en a fait état dans un récent bulletin des cartophiles du pays nantais.
Que disait-il ?
Jean-Claude Lemoine disait que le soldat avait une médaille de plus sur la seconde carte postale. Incroyable, non ? Le logiciel « Photoshop » était pourtant bien loin d’être inventé !
Il y a une suite…
Un vrai feuilleton. La suite, on la doit à Xavier Trochu, rédacteur chef des archives municipales de Nantes. Il nous a appris qu’il n’y a pas deux mais trois cartes postales de ce soldat Méresse ! Sur la toute première, qui porte la mention « Cliché : Félix, Nantes », le militaire ne porte aucune médaille. Donc, les deux autres qui ont suivi ne peuvent être que des photomontages par rapport à l’original.
Comment expliquer cette venue subite de médailles ?
La carte postale date du début de la Grande Guerre. Si la médaille militaire a été créée le 22 janvier 1852 par le Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte pour venir récompenser les mérites des meilleurs soldats, la Croix de Guerre (qu’il arbore) a été créée en 1915.
Il faut donc en déduire…
À la date de sa blessure, le 6 septembre 1914, il ne pouvait porter la seconde médaille puisqu’elle n’existait pas. On lui a rajouté sur la photo.
Au fait, qui était cet homme ?
Xavier Trochu a repéré qu’il figurait dans le 43ème régiment de ligne (infanterie), basé à Lille dans le Nord. On sait qu’il a été blessé lors de la bataille de la Marne le 6 septembre 1914 parmi 33 autres victimes. Il a également retrouvé sa trace dans le registre des hôpitaux Bel-Air et Saint-Stanislas en ces termes : « Méresse Clovis, 43ème R.I., entré le 11 septembre 1914, sorti le 14 janvier 1915 ».
À quoi pouvaient servir ces cartes ?
Il s’agissait d’appuyer sur la barbarie des « Boches », le courage du « Poilu », bien entendu, et comme le dit l’archiviste de Nantes, « montrer l’effort de toute la France, qu’elle soit au front ou à l’arrière ».
Quant à l’explication la plus probable à propos de ses décorations « rajoutées » sur cette photographie, elle tient au fait que le soldat est parti de Nantes. Du coup, il était impossible de le photographier à nouveau. Le photomontage avec deux nouvelles médailles sur le cliché original s’est imposé à la propagande.
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
À l’heure où la revue 303 consacre un numéro à René Guy Cadou, Luc Bérimont et les poètes de l’école de Rochefort, petit aperçu de cet immense et joyeux poète, au fil d’un entretien avec Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique.
C’est une vie météorique ?
Oui, mais intense. En très peu de temps, René Guy Cadou, né le 15 février 1920 à Sainte-Reine-de-Bretagne (Loire-Inférieure) a écrit beaucoup. En 1937, il publie son premier recueil, « Brancardiers de l’Aube ». Il est devenu ami avec quelques grands dont Max Jacob et Pierre Reverdy. Il adorait correspondre avec les poètes de son temps, notamment ceux qui feront partie de l’école de Rochefort.
Quelle était cette « école de Rochefort » ?
À l’origine, un pharmacien, Jean Bouhier, pharmacien à Rochefort-sur-Loire (Maine-et-Loire) invite dès 1941 quelques poètes chez lui autour de la revue Les Cahiers de Rochefort. L’arrière-cuisine se transforme sous l’occupant en un lieu extraordinaire. Colette Bouhier, la femme de Jean, est également très présente dans ce petit monde où l’on croise donc René Guy Cadou, mais aussi Luc Bérimont, Michel Manoll, Jean Rousselot, Marcel Béalu ou Luc Bérimont. Détail : Cadou préférait le terme de « cour de récréation » à celui d’école. L’un de ses autres grands amis fut Sylvain Chiffoleau, l’imprimeur nantais avec qui il partagea les bancs du lycée Clemenceau. Il y eut aussi Julien Lanoë, créateur de la revue La ligne de cœur.
L’écriture donc, un besoin vital pour Cadou ?
Vital, c’est le mot. Hélène, son épouse avec qui il a vécu de 1943 à sa mort en 1951, a confié qu’il prenait régulièrement des notes sur des papiers. Il aimait choisir la qualité des papiers utilisés. C’était aussi quelqu’un qui avait besoin de se retrouver dans la solitude. À Rochefort, chez Jean Bouhier, il quittait les autres poètes pour aller s’installer dans le grenier et écrire tout seul. Son écriture était très visuelle.
Et le cinéma ?
Oui. Il adorait le cinéma, il s’en nourrissait. Il aimait Fantômas, les adaptations d’Alexandre Dumas. Un poème de Cadou, c’est une petite histoire qu’il raconte. En peinture, il aimait Braque, Gauguin et son ami Roger Toulouse de Perpignan. Ils s’écrivaient régulièrement.
C’était un homme mélancolique ?
D’apparence joyeuse et bon vivant, il remontait le moral à tout le monde. Sa maman, Anna Cadou, meurt alors qu’il est âgé de 12 ans et son père 8 ans plus tard. Il vit aussi les bombardements de 1943 et la destruction de sa maison. La mélancolie était en lui. Il avait un humour fabuleux, joyeux, m’a confié son épouse Hélène Cadou. Chez René Guy (Guy étant le prénom de son petit frère décédé), c’était la proximité de la joie et de la douleur.
Comme ce jour de 1941…
Le 22 octobre 1941 très exactement. Alors qu’il se rend à bicyclette à l’école de Saint-Aubin-des-Châteaux, où il enseigne, il croise les trois camions bâchés qui roulent vers la carrière de la Sablière à Châteaubriant. À l’intérieur, 27 otages. Ils sont fusillés quelques instants plus tard. René Guy écrit alors plusieurs poèmes regroupés sous le nom de « Pleine Poitrine ».
Stéphane Pajot
Revue « 303 ». « Cadou, Bérimont et les poètes de l’école de Rochefort ». 30 euros. En vente en librairie.
Il y a un siècle, les inondations Sale temps pour les Nantais ! En 1910, un certain Henri ne manque pas d'humour dans la missive qu'il poste à sa famille. « Je crois que c'est le moment d'apprendre à nager pour habiter Paris ! Ici, la Loire est à 25 centimètres des quais, pour peu que ça monte encore, juge un peu ! Certaines rues sont déjà desservies par des canots... ». Au fil d'un entretien avec Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, on en apprend un peu plus sur la situation.
Cher Félibien, il parait que Nantes est une habituée des inondations ?
Oui et ce n'est pas la première fois. Les plus fortes crues de la Loire ont eu lieu en 1856, 1872, 1879, 1904, 1910 et 1936.
En 1910, ça se passe comment avec la crue ?
De l'eau, il y en a partout. Même la célèbre place du Commerce, jadis nommée la place du Port-au-Vin quand elle accueillait les barriques de muscadet, s'en est pris plein les pavés, les trottoirs. Des planches surélevées ont été installées par la municipalité afin de permettre aux habitants de sortir de chez eux sans boire la tasse.
Comment les Nantais vivent cet événement ?
Ils s'y acclimatent bien contre leur gré. Ils se livrent ainsi à toutes sortes d'exercices afin d'éviter de tomber à l'eau. Tous les habitants des rez-de-chaussée ont calfeutré leur demeure et tenter de sauver leurs meubles quand l'eau s'était infiltrée. Les ouvriers, comme les ménagères prennent les bateaux pour aller travailler. Des coursives en bois ont été construites afin de permettre aux Nantais de rentrer chez eux. On fait attention de ne pas tomber, on emprunte des braques quand c'est possible ou la charrette quand le cheval peut encore passer. La vie continue. Dans certains quartiers, il n'y a même pas d'appontement alors hommes et femmes, pieds nus, barbotent dans cette eau sale et jaune qui charrie toutes sortes de détritus. C'est une désolation, un désastre aussi impressionnant que la crue de 1872 qui avait atteint la cote de 6, 35 m.
La faute à qui ?
Le 6décembre 1910, alors que la situation s'améliore, le journal Le Phare, je cite, donne l'explication ; « Il est nécessaire que le public sache bien que les malheurs qui ont menacé Nantes pendant quelques jours et qui n'ont peut-être été conjurés que par la ruine des riverains, c'est-à-dire par la rupture de la Divatte, auraient sûrement été évités si l'on s'était décidé à faire les travaux nécessaires :creusement et aménagement rationnel de la Loire entre Nantes et la mer pour faciliter l'écoulement rapide des eaux d'amont. Et en second : la destruction des ponts et des barrages qui obstruent la Loire dans son passage à Nantes et déterminent ainsi une surélévation redoutable des crues aussi bien à Nantes qu'en amont jusqu'à Mauves ». Le journaliste estime qu'il faut purement et simplement détruire le pont de la Madeleine et le pont de Pirmil, ses ponts archaïques en les remplaçant par des modernes. « Il en résultera une cote des hautes eaux que l'on peut réduire à 70 cm environ ». Au fil des ans, les souhaits du journaliste seront en partie exaucés avec le creusement du chenal de la Loire et la destruction du pont de Pirmil. Dans les jours qui suivront le 6décembre 1910, l'eau se retirera petit à petit de la ville.
Stéphane Pajot
Mais pourquoi parle t-on de ce Philippe Gengembre ?
« On doit ces retrouvailles à l'association numismatique armoricaine. Elle est à l'origine de la création de trois bustes de ce personnage. Ils ont été offerts la semaine dernière au musée de la Monnaie de Paris, au muséum d'histoire naturelle de Nantes, dont il a conçu la charpente métallique et à la DCN d'Indret, dont il fut le directeur ».
Racontez-nous son parcours...
« Je vais alors citer Gildas Salaün, de l'association numismatique qui a consacré un long chapitre dans la revue Neptuna. Disons que Philippe Gengembre, né à Houdain (62) était très intelligent. Il se lie d'amitié avec les savants et mathématiciens de son temps, devient rapidement un spécialiste des phénomènes de transmission de chaleur, de combustion. Il crée le premier éclairage au gaz de Paris en inventant un gaz inflammable ».
Costaud, le gars !
« Très. Le gouvernement l'envoie en Amérique vers 1792 pour le commerce et les relations entre les deux pays. En fait, il tisse un réseau d'informations entre les consulats français établis en Amérique et les contrées américaines et canadiennes favorables à la France. A son retour, après avoir aussi vendu des armes (!), il apprend le métier d'artiste-mécanicien dans les ateliers monétaires. Nommé inspecteur général des monnaies dix ans plus tard (soit responsable de la frappe monétaire française) il implante des ateliers monétaires en France ».
Mais encore ?
« Sa carrière d'inspecteur explose en 1815 à la Restauration mais il n'a pas dit son dernier mot. Commerçant de bains publics en 1823, il fournit la charpente métallique et le matériel de frappe du nouvel atelier monétaire nantais construit par son fils (!) Nous voilà donc dans l'actuel muséum d'histoire naturelle puisqu'il s'agit du même bâtiment ».
Un rebondissement ?
« Quand la Marine royale décide de créer ses propres machines à vapeur sur le site d'Indret, l'usine est confiée à Philippe Gengembre. Il est alors âgé de 64 ans. Le Pélican, premier navire à vapeur français équipé de chaudières, sort d'Indret. Sous sa direction, on en comptera une vingtaine ».
Et puis il meurt...
« On y passera tous, croyez-moi. Pour Philippe Gengembre, ça se passe le 19 janvier 1838, d'une fluxion de poitrine. Son personnel réalise deux statues en bronze, l'une pour le cimetière Miséricorde et l'autre pour l'usine. La Loire étant gelée, le convoi traversera à pied pour gagner le cimetière des protestants. Joli, non ? »
Stéphane Pajot
(1) Neptuna en vente à Agora presse (cours des 50 Otages) et à la librairie du château des Ducs. Tel : 02 40 20 45 66 et mail : gilberte.martineau@wanadoo.fr
Voilà donc près de 50 ans que Demy imagine « Lola », son premier long métrage ?
« Exact, c'est très exactement en 1959 qu'il réussit à boucler son budget, près de 38 millions de francs.
Le film sera en noir et blanc, une contrainte demandée par le producteur Georges de Beauregard, alors que Demy l'imaginait en couleur. Il aurait aimé avoir Jean-Louis Trintignant dans le rôle principal, mais ce dernier avait un autre projet. »
Et alors ?
« Ce sera finalement Marc Michel qu'il engage trois jours avant le tournage. Il collabore aussi pour la première fois avec Michel Legrand qui signe la musique. Les décors et les costumes sont assurés par Bernard Evein, l'assistant, Bernard Toublanc-Michel.
Initialement, le titre du film était Un billet pour Johannesburg, rebaptisé Lola. D'ailleurs, Jacques Demy aurait préféré faire une comédie musicale de Lola. Mais, explique-t-il alors, le film «aurait coûté cent cinquante millions et ne serait jamais amorti. Car en France, le public n'est pas attiré par ce genre de cinéma «. »
Comment dirigeait t-il les acteurs ?
« Avec passion ! C'est lui-même qui le dit dans une interview à Nous deux en novembre 1961.
La revue consacre un hors-série spécial Lola composé d'un roman-photo.
Je le cite : « C'est la partie de mon travail que je préfère, le seul moment de détente dans la réalisation d'un film : la mise en place technique est une chose très éprouvante.
Le jeu des acteurs, en revanche, c'est l'âme qu'on insuffle sur la pellicule, un silence bien joué fait qu'un plan « vibre », devient une matière vivante. »
Quelle était l'histoire de Lola ?
« La trame ? A Nantes, une danseuse de cabaret courtisée par un ami d'enfance qui lui, est aimé par une autre, retrouve le père d'un enfant qu'elle a eu jadis.
Le monsieur devenu très riche l'épouse. »
Il sera satisfait de l'accueil du film ?
« Etonné surtout. Sur cent critiques, deux seulement sont mauvaises. « Je ne croyais pas que Lola réunirait tant de suffrages, souligne t-il. Ce n'est pas un film à la mode. En général ce genre de film est laid et ennuyeux. »
Lola sera son seul film tourné à Nantes ?
« Non, il y a Une chambre en ville qu'il réalise en 1982, situé à Nantes. Un des personnages de Lola est d'ailleurs évoqué dans le film, par le biais d'une note de réparation de téléviseur. L'action a lieu en 1955 lors des grèves dans les chantiers navals. Une autre histoire. »
Que reste t-il de Lola ?
« Ce très beau film que je vous conseille ainsi que le documentaire Jacquot de Nantes, réalisé par son épouse Agnès Varda. Et puis la Cigale et le passage Pommeraye. Les hommes disparaissent, les lieux restent. »
Stéphane Pajot
Cette fois, c’est l’historien qui parle. Jean-François Caraës, directeur adjoint des archives départementales de la Loire-Atlantique (1) a retrouvé la trace de cette femme après la publication de l’article sur cette femme (nos éditions du 30 octobre). « « Constance Noail » apparaît pour la première fois dans un recensement en 1866, au domicile de Henri Lelasseur rue Gresset », souligne Jean-François Caraës. Il s’agissait de « l’hôtel de feu son beau-père Galdemar décédé en 1860. Elle a alors 60 ans et est dite « femme de confiance ». Elle est un peu âgée pour s’occuper du petit Lelasseur qui n’a que 9 ans. Elle a également été domiciliée au Boishue en Saint-Joseph-de-Porterie en 1876/1891 chez Henri Lelasseur, avocat et propriétaire et père de Louis (le légataire universel) ».
« Convolé avec deux créoles »
Qualifiée de « rentière », elle est dite « sa tante » dans la liste nominative de recensement, et également « Anglaise née à l’île Maurice, colonie anglaise ». Henri Lelasseur avait épousé Marie-Caroline Galdemar. « Ce médecin originaire de l’Aubrac demeurait à l’île Maurice au début du XIXe siècle, où il a convolé à deux reprises avec des « créoles », la première en 1813, la seconde avec une Le Masne de Chermont en 1821. Ses filles sont nées dans cette île? colonie française puis anglaise. C’est donc par cette voie que Constance Noailles est arrivée chez les Lelasseur. »
« Ce n’est pas une indigente »
« Elle n’est pas signalée demeurant chez un « maître ». Les déclarants sont François Xavier Le Lasseur de Ranzay, âgé de 23 ans, et Stanislas Urvoy de Portzamparc, capitaine d’infanterie ». François Xavier Lelasseur, né en 1872, était étudiant en droit en 1896. Et le 13 rue Gresset était le domicile des Galdemar, où logeait également Henri Lelasseur.
Constance Noaille(s) n’est pas indigente puisque « la déclaration de succession a été effectuée le 11 juillet 1896 et qu’elle a déposé chez Me Fleury, notaire à Nantes, un testament daté du 20 septembre 1879 instituant légataire universel Louis Lelasseur de Ranzay. Là il y a bien un rapport, qui peut expliquer la déclaration de décès et le règlement d’une concession à perpétuité ».
Constance Noaille(s) « est décédée le 13 février 1896 « en sa demeure », 18 rue Desaix ».
Elle travaillait comme femme de chambre rue Gresset. Constance Noaille(s) « n’est peut-être qu’une simple « créole » européenne, ancienne employée de maison d’une famille notable nantaise, à Nantes en raison des liens étroits de la ville avec les îles Mascareignes, mais non d’origine africaine et/ou « esclave affranchie ». Inclure sa sépulture dans un parcours sur la traite sur d’aussi maigres et hypothétiques éléments me paraît pour le moins prématuré… »
(1) J-F Caraës est aussi président de la Société archéologique et historique de Nantes et l’auteur d’ouvrages historiques
Au fil d’un entretien déguisé, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous raconte l’histoire d’une Cloche qui a traversé les siècles.
Alors cher Félibien, cette fameuse « Cloche », elle sonne toujours ?
« Cher ami, c’est bien le mot, les membres de la Cloche se nomment des « sonneurs « et non des « clochards », comme il aurait été facile de le penser. Et elle sonne plus que de raison puisqu’elle fêtera la 90e édition de sa revue à partir du 30 décembre prochain à la Beaujoire. Cela jusqu’au 7 février 2010 ».
90e édition.. mais on m’a parlé de 115 ans ?
« Je vous explique, la Cloche a bien été créée il y a 115 ans mais il y a eu un manque de revues dans les premières années, ainsi que lors des deux guerres mondiales, m’a expliqué le biographe de cette société artistique, le dénommé Mannix ».
Mannix ?
« Oui, Mannix, qui a consacré deux ouvrages sur le sujet. Bref, ce qui fait que cette nouvelle édition correspond à la 90e. CQFD ».
Parlez-nous de sa création
« Elle est née très exactement dans la nuit du 12 au 13 janvier 1895. Selon Mannix, MM. Poher et Peltier sortaient d’un concert ce soir-là et ont élaboré les bases de cette nouvelle Société qui devait être populaire par rapport au Clou ».
Le Clou ?
« Il s’agissait d’une autre société artistique qui, toujours selon Mannix, ne comportait que des cadres de haut niveau, professions libérales et des bourgeois nantais. Le Clou est né en 1884 et a disparu en 1912. Bref, la Cloche se devait d’être un peu son pendant, être accessible à tout le monde. En marchant sur le pont de la Belle Croix, Poher et Peltier entendent alors sonner les douze coups de minuit au beffroy de Sainte-Croix. Ni, une ni deux, ils ont tout de suite pensé à la Cloche ».
Quand eut lieu leur premier spectacle ?
« Le 23 janvier 1895 au café de l’Univers, situé à l’angle de la rue Jean-Jacques Rousseau et de la place Graslin. Ce café existe d’ailleurs toujours. Le premier but était de donner aux Nantais des soirées dans l’esprit de celles présentées dans le Nord, d’où le premier nom de « Soirées flamandes » ». On pouvait « entre hommes, tout en buvant un verre et fumant sa pipe, écouter chanteurs, diseurs, comiques et chansonniers ». Les femmes furent admises un peu plus tard au sein des « sonneurs » (le terme de « clochards » étant banni) par le biais de soirées baptisées la « Flamande des dames ». La première revue fut jouée le 11 septembre 1895 à Graslin, elle se nommait « Carillonnons ». Le premier carnaval de la Cloche fut créé la même année, le char était une grosse cloche en fleurs ».
La Cloche parodiait la vie municipale dès ses débuts ?
« Non, il faut attendre la sortie de la Première Guerre mondiale. La Cloche brocarde alors la politique municipale et les événements nationaux ayant marqué l’année en cours. Ce qui est toujours le cas de nos jours ».
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
Trente ans déjà ? Cher Félibien, vous ne vous emmêlez pas les pinceaux dans les dates ?
Ça m'arrive effectivement mais là... Jean-Luc Courcoult, le fondateur et directeur de Royal de Luxe signe voilà, pile poil trente ans, sa première création intitulée Le Cap Horn. Courcoult lui-même raconte son démarrage et l'esprit qu'il entend insuffler dans une auto interview. Je le cite : « dès la fondation de Royal de Luxe en 1979, Avec Didier Gallo-Lavallée, la décision fut irrévocable autant que politique : pas de théâtre en salle. Beaucoup de gens ont quitté la troupe car il fallait faire la manche pour vivre. On a vécu quatre ans dans la rue, mais on a beaucoup appris ».
La troupe n'était pas basée à Nantes
Non, cette compagnie a été fondée à Aix-en-Provence et c'est près de Toulouse dans un château qu'elle squatte alors que la troupe va faire vraiment parler d'elle avec Les mystères du Grand congélateur (1980) ou du Bidet cardiaque (1981).
Il imagine ensuite La demi-finale du Water Clash (1982), Roman Photo ou encore cette incroyable Véritable Histoire de France.
Ah là, je m'en souviens...
Et comment ! Les Nantais ne l'ont pas oublié, Royal de Luxe a joué cette Véritable histoire de France sur le parvis de la cathédrale et sur la place de la Petite Hollande.
D'ailleurs, une fois que le livre d'histoire géant s'est refermé, la Mano Negra a donné un concert dessus.
En 1992, c'est aussi l'année de Cargo 92, une aventure collective avec la Mano Negra et les compagnies Philippe Decouflé et Philippe Genty. Une rue sera créée dans un vieux cargo et tout ce beau monde se retrouvera pour une tournée en Amérique du Sud.
La suite ?
Vous la connaissez. Citons la Visite du Sultan des Indes sur son éléphant (2005), La Révolte des Mannequins (2007), la Petite Géante au Chili et en Islande (2007), Estuaire en juin 2009 et Berlin cette année avec la « petite » et le « grand ».
Ah, Berlin, grand moment !
Royal de Luxe a joué le 3 octobre 2009, jour de la réunification officielle de l'Allemagne. La presse a parlé d'un million de personnes présentes dans les rues de la capitale allemande.
Au fait, pourquoi la troupe s'est-elle installée à Nantes ?
Leur venue date de 1989, comme la chute du mur et l'arrivée de Jean-Marc Ayrault à la tête de Nantes. Avant cette décision, il faut savoir que la ville de Toulouse refuse de leur verser la moindre subvention.
Royal de Luxe lance alors un appel dans la presse nationale. Nantes y répond favorablement grâce à l'homme de la culture du maire, un certain Jean Blaise.
Celui-ci les connaît déjà, il les a fait jouer à Saint-Herblain, à la Gournerie quand le maire était Jean-Marc Ayrault. Nantes finance les créations, la troupe se débrouille pour les vendre.
Ils ont de nouveaux projets ?
Plein. La venue des géants est prévue en 2010 au Chili, au Québec, en France, en Belgique et en Australie en 2011. Et sûrement d'autres surprises.
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
Pouvez-vous nous en dire plus sur ce théâtre mon cher Félibien ?
Situé place Édouard-Normand (autrefois place Brancas), ce théâtre de la Renaissance a été édifié par les architectes nantais Félix et Joseph Chenantais à la demande de deux frères, Prosper et Joseph Touchais, marchands de fer commissionnaires, domiciliés place du Cirque. L'ouverture de cet espace culturel eut lieu le 25 décembre 1867. Sa capacité d'accueil était de trois mille quatre-vingt-quatorze places. Il pouvait être transformé en cirque par le simple arrangement du parterre en piste.
On m'a parlé d'un cyclone dévastateur ?
Exact. En 1900, suite aux dégâts causés par un cyclone qui s'était abattu sur Nantes, après rénovation, il ne contenait plus de deux mille cent quarante-trois places.
Qui voyait-t-on dans ce théâtre ?
Outre des chanteurs italiens et bon nombre de comédies, le théâtre de la Renaissance avait notamment reçu le banquet républicain du 5 avril 1897 à l'occasion de la venue du président Félix Faure.
Très bien, oui mais encore...
Des centaines de pièces y furent jouées, telles que Le Tour du monde en quatre-vingts jours du Nantais Jules Verne.
Jules Verne y était ?
Bonne question et vraie colle, il faudrait faire des recherches.
Et donc, il va brûler !
Oui, il fut touché par un incendie le 19 décembre 1912, alors qu'on y donnait une pièce intitulée L'Arlésienne. Les sapeurs-pompiers vont lutter de nombreuses heures pour venir à bout du sinistre. Mais ils ne pourront pas empêcher la destruction quasi-totale de ce haut lieu culturel nantais qui ne se relèvera jamais de ses cendres.
Quelle est l'origine du sinistre ?
Le sinistre fut imputé au mauvais fonctionnement d'un appareil de chauffage.
Pourquoi ne le rénovera-t-on pas ?
Initialement, la ville de Nantes entend reconstruire la Renaissance - cette option est adoptée le 3 août 1914 - mais la Grande Guerre éclate. La nouvelle salle de spectacle ne verra jamais le jour. Un square fut aménagé après la destruction totale du bâtiment.
Et ensuite ?
Il faut attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour qu'un temple protestant, toujours là de nos jours, remplace le vieux théâtre.
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
Bouleversantes, inquiétantes ou émouvantes, des courriers d’aliénés du début du vingtième siècle, adressées au procureur de Nantes font l’objet d’une publication sous le titre « Les fous, lettres et récits de Nantes et d’ailleurs » (1). Elles ont été compilées par le Nantais Eric Lhomeau, à qui l’on doit déjà un guide du cimetière de Miséricorde. « La moitié du livre concerne des lettres écrites par gens de Nantes, soit pour se plaindre ou pour demander de sortir de Saint-Jacques », précise l’auteur. Extraits du courrier d’un « poilu » qui fut interné après avori été blessé par des obus durant la guerre 14-18.
« En première ligne »
« Le 16 Août 1938. Monsieur le Procureur, J’ai à vous parler au sujet de ma pension militaire de guerre. Monsieur, je ne vois pas pourquoi je suis comme simple indigent, et puis que tout le mal que j’ai, je ne l’ai attrapé qu’à la guerre. Si je n’avais pas été soldat, je ne serai pas allé à la guerre, par conséquent je n’aurai pas le mal que j’ai et je ne serais pas comme un esclave comme je suis maintenant. J’ai attrapé ce mal qu’à la guerre en première ligne dans les tranchées et dans les nappes d’eau jusqu’aux genoux par moment des journées entières par moment de crainte d’être tué par les obus […] »
Les gaz
« Mais ils (Les Allemands), balançaient des gaz ou je suis passé dedans plusieurs fois et que j’en ai respiré aussi pour n’avoir pas eu le temps de mettre mon masque, eh ! bien maintenant j’ai des rhumatismes dans les épaules, dans tout le dos et dans les jambes et des pointes de côtés, probablement que c’est par les gaz que tout cela me fait souffrir beaucoup, très souvent, et puis j’ai été commotionné par les obus ce qui m’a fait perdre la mémoire beaucoup […] J’ai été réformé parce que j’étais plus que moitié fou. ».
Mémoire
« Il y a que la mémoire qui m’est revenue un peu, un peu moins faible aussi, mais je serais incapable de gagner ma vie dans le civil comme je suis, mais je n’ai jamais pu gagner ma vie moi-même dans le civil depuis que je suis réformé, je n’avais pas la santé, ni la force. Ca fait que j’ai été obligé de venir à l’hôpital de Nozay en 1934 et à l’hôpital de Nantes St Jacques en 1935 ou je suis maintenant. C’est dans les environs du Chemin des Dames que j’ai attrapé tout ce mal au 221ème batterie, quel corps d’armée et quelle division ? Je ne m’en rappelle pas, car comme j’avais été commotionné par les obus, ça m’avait tellement coupé la mémoire que je ne peux encore arriver à m’en rappeler »
Evacué en 1918
« C’était en 1918 que j’avais été évacué et réformé, mais je ne vois pas pourquoi qu’il y en a qui ont de bonnes pensions de guerre et qui sont comme pensionnés de guerre à l’hôpital et qui ont pas plus de mal que moi-même, même moins j’en suis sûr, je les vois de mes yeux, alors moi je suis comme un zéro ? Moi je suis de Nozay, Célibataire, c’est le nom de ma mère. Je termine en attendant votre réponse ce que j’ai espoir de recevoir d’ici peu. Mon adresse : Hôpital St Jacques - 12ème Section - St Sébastien - Nantes (Loire-Inférieure). Bien le bonjour, Monsieur le Procureur »
(1) A paraître mi-novembre.
Rendez-vous avec Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, au fil d'un entretien au bord de l'eau, boulevard Van-Iseghem. Il nous parle de la vente d'un bateau-lavoir.
Alors Félibien, on trouve toujours des bateaux-lavoirs à Nantes ?
Il en reste au moins un, qui a connu, une belle vie de musiques, de 1968 à 1978. Les chanteurs de la rive gauche, et les Bretons, de Gilles Servat à Hélène et Jean-François, de Tri Yann à Alan Stivel ou encore Jean-Michel Bertin, venaient y jouer. C'était en quelque sorte le dernier « bateau-lavoir » en activité. En activité musicale. Aujourd'hui, sa propriétaire y vit toujours.
Et puis récemment, le bateau-lavoir près de la préfecture...
Quai Ceineray, devant la préfecture, oui, oui, une idée de Pierre Oréfice, directeur des Machines de l'île et de François Delarozière. D'ailleurs, il a tellement plu à la ville de Nantes qu'ils ont décidé d'en construire un second. Ils l'ont offert à la ville de Suncheon en Corée du sud. En remerciement d'un temple coréen construit dans le parc du Grand-Blottereau.
Vous aviez aussi parlé d'une vieille vente
Exact, elle se trame en 1941 puis 1943. En fait, dans un document insolite retrouvé au fil de la brocante de Nantes, un acte notarié de vente d'un bateau-lavoir nous dévoile les coulisses de ces tractations d'un autre temps.
Tiens, donc...
Ainsi, la dénommée Madame Bouvier vend pour 10 000 francs » (8 000 pour le bateau, 2 000 pour la clientèle) à Madame Naud un « bateau-lavoir ancré en Loire quai Malakoff, portant le numéro 3 de l'inscription du service des Ponts et chaussées ».
C'est précis !
La « venderesse » déclare son chiffre d'affaire (12 000 francs en 1940 ; bénéfices commerciaux 1 500 francs par an) des trois dernières années. Celle-ci doit en revanche ne pas créer ou gérer un « autre bateau-lavoir pendant un délai de dix années à dater de ce jour et dans un rayon de mille mètres à vol d'oiseau du bateau cédé ». L'affaire a été réalisée le 20 août 1941 au « Cabinet les Affaires », 10, place du Commerce à Nantes.
Puis, en 1943...
Rebelote, le 11 mars 1943, Madame Naud vend à Madame veuve Jubier le même bateau-lavoir pour douze mille francs.
Elle a réalisé un chiffre d'affaire de 8 000 francs en 1942. En 1943, Nantes connaîtra les terribles bombardements des 16 et 23 septembre, on ne connaît pas la fin de l'histoire de ce bateau-lavoir.
En 1943, l'histoire se passe durant l'Occupation
Tout à fait, d'ailleurs, dans le dossier de vente, on remarque, un petit papier, une « circulaire de M. le secrétaire d'État à la production industrielle en date du 23 octobre 1941 », avec cette précision à remplir : « atteste qu'il n'est pas juif au regard des lois et ordonnances en vigueur dans la zone occupée ».
C'est en effet en 1941 que fut promulguée la loi du gouvernement de Vichy qui rendit effective la spoliation du patrimoine immobilier des Juifs français et étrangers.
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
C’est en 1941, en pleine occupation allemande que fut fondée l’école de Rochefort, un groupe de jeunes poètes, de 18 à 25 ans, parmi lesquels Jean Bouhier, Max Jacob, Luc Bérimont, Michel Manoll (libraire place Bretagne) et René Guy Cadou (1920-1951). Cette « cour de récréation », « surromantisme », dira René Guy Cadou, se poursuivit jusque dans les années soixante avant de disparaître.
Dans ses premiers « cahiers Cadou » (lancés à l’initiative des éditions nantaises du Petit-Véhicule) sa femme, Hélène Cadou, poétesse, raconte notamment la genèse du poème des « Fusillés de Châteaubriant ». Le 20 octobre 1941, l’assassinat du colonel Hotz, alors gouverneur de la place de Nantes, engendre la mort de cinquante otages. Alors qu’il était à bicyclette, « René a croisé le camion qui emmenait les otages qui chantaient. On allait les fusiller dans la carrière de Châteaubriant. Cette vision l’a absolument bouleversé. René a donc écrit ce poème où il dit que « la mort est une chose simple puisque toute liberté se survit ». Hélène Cadou souligne que René Guy Cadou a également échappé au « ratissage » du maquis de Saffré (29 résistants seront fusillés) alors qu’il passait à proximité. « Un officier allemand l’a arrêté et lui a demandé : « Qui êtes vous ? Sortez vos papiers ». René a répondu : « Je suis poète ». L’Allemand, lui a dit « Partez mais partez vite ». Il a eu le remords du privilège que lui avait accordé la poésie ». Max Jacob (mort en déportation en 1944) a été « l’un de ses grands maîtres, un peu son père. Il s’écrivaient dès 1936 ». Pour de nombreux poètes, « l’amitié pour Cadou a été très souvent une amitié par correspondance ». Correspondances aussi avec Paul fort, Reverdy, Mac Orlan, Blaise Cendrars… « Il était incapable de vivre une journée sans écrire ».
Du sang sur la route
Dans une autre interview, menée par Luc Vidal, le directeur des éditions du Petit-Véhicule, le poète Jean Bouhier revient aussi sur les « fusillés de Châteaubriant ». Sa version diffère de celle d’Hélène Cadou. « René Guy Cadou a vu passer devant lui les camions allemands avec des cercueils jetés pêle-mêle dedans et le sang qui coulait sur la route. C’était les cadavres des fusillés. Je l’ai vu quelques jours après, ça a été un très grand choc ». Cadou toujours, qui vivra en direct les bombardements des 16 et 23 septembre 1943, écrit alors ses poèmes les plus poignants.
Stéphane Pajot
« Les cahiers Cadou, n°1 ». 18 euros. Editions du Petit-Véhicule. En vente à la librairie Coiffard et Vent d’Ouest.
Au fil d'un entretien à l'angle de la rue de la Barillerie, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous pousse sur les traces de Maurice Chabas (1862-1947) et d'un rat goutteux.
Un rat goutteux ? Un artiste peintre ? Pourriez-vous éclairer notre lanterne cher Félibien ?
Mon premier est une enseigne en fer forgé que l'on aperçoit toujours au-dessus d'une banque. Ce « Rat goutteux » n'était autre que le nom d'un magasin, une enseigne parlante qui désignait un marchand de draps. Le directeur de ce magasin très réputé se nommait Oscar Chabas.
Avec Marguerite Ferrus, ils eurent quatre enfants, deux devinrent peintres, Paul et Maurice.
Voilà donc ce Maurice Chabas retrouvé.
Oui et il était temps, la dernière rétrospective remonte à 1951 ! Né à Nantes le 26 septembre 1862, il entra très jeune à l'académie Julian. Aujourd'hui, grâce au travail de longue haleine de Myriam de Palma, il est exposé au musée de Pont-Aven dans le Finistère. On peut découvrir 47 de ses oeuvres de Chabas et 6 oeuvres de Cornélius, don de sa fille. Myriam de Palma a consacré une thèse de doctorat à l'artiste à l'Université de Paris IV. Son style se situe dans la vague des courants philosophiques, teintés d'idéalisme et de mysticisme.
Parlez-moi un peu de sa vie.
Il poursuivra une quête spirituelle qu'il traduisait par des tableaux empreints d'une harmonie noble et sereine, nous dit Myriam de Palma. La Reine Elisabeth de Belgique et le roi Edouard VII d'Angleterre l'appréciaient beaucoup. La dernière guerre mondiale va le marquer, il se replie sur lui-même et se consacre à une peinture religieuse et spirituelle. Il meurt en solitaire.
Une rue de Nantes porte son nom ?
Hé non, il y a le boulevard Paul-Chabas à Nantes, son frère. Quant à l'âiné des trois frères, dont j'ai oublié le nom, il reprendra l'affaire du père, le « Rat goutteux ».
Et Jules Verne s'en souviendra
Oui, à tel point que le petit Jules, quand il deviendra un grand écrivain, écrira les « Aventures de la famille Raton » et mettra en scène, un rat avec une béquille, un rat goutteux ! On doit cette géniale anecdote à Luce Courville, l'ancienne bibliothécaire Nantes, aujourd'hui disparue. Elle avait l'oeil aiguisé sur sa ville et sur l'oeuvre de Jules Verne.
Jules Verne et Maurice Chabas ?
Si l'on s'en tient à leurs années d'existence, Maurice Chabas (1862- 1947) et Jules Verne (1828-1905), ont largement eu le temps de se croiser. À ma connaissance, le seul lien entre les deux hommes reste ce « Rat goutteux ».
Stéphane Pajot
Toute personne qui possède des documents relatifs à Maurice Chabas peut contacter Myriam de Palma, au 01 39 73 40 16 e-mail : chabamyr@noos.fr
Alors Félibien, vous fumez le cigare ?
Parfois, parfois, d'ailleurs si le sujet vous intéresse, je vous conseille de lire l'ouvrage intitulé « Cigares » de l'auteur Guillaume Tesson et du photographe Luc Monnet.
Il vient tout juste de sortir aux éditions Hachette. Mais là n'est pas votre sujet si je ne m'abuse...
Oui, parlons, de la Manufacture des Tabacs de Nantes.
Elle se trouvait boulevard de Stalingrad et fut bâtie en 1857. D'ailleurs les bâtiments de cette usine qui fermera en 1974 existent toujours.
Qu'y fabrique t-on ?
Elle fabrique quatre principaux produits : le cigare, le cigarillo, la cigarette et le scaferlati qui désigne le tabac haché.. Ce dernier alimente la pipe et forme également l'intérieur des cigares.
Du monde y travaille ?
Cet établissement va employer jusqu'à 2 000 salariés au plus fort.
On m'a parlé d'une crèche au sein de la Manu.
Tout à fait, une crèche va ouvrir en 1861, c'est une petite révolution. L'auteur Laurent Fièvre en parle savamment dans un ouvrage érudit sur les manufactures. Je le cite : « le 26 décembre 1861, Charles Le Diberder, directeur, prend l'initiative de créer une crèche à l'intérieur des ateliers provisoires pouvant accueillir la trentaine d'enfants en bas âge de ses ouvriers [...], elle facilite la vie quotidienne des ouvrières ». Grosso modo, la crèche garantit un nombre stable de main-d'oeuvre, surtout pour le maintien du personnel féminin souvent découragé par les méthodes de travail et la discipline imposée.
Est-il vrai que les ouvrières avaient un langage cru ?
Vrai. Au même titre que les blanchisseuses ou les mariniers. L'un de vos confrères, Michel Scheid, hélas disparu, en a parlé avec talent dans l'un de ses papiers mythiques. Il cite le langage vert « des fameuses cigarillières de la Manu, les Carmen de banlieue en blouse de toile drue, qui prenaient le pouvoir dans les bistrots, les commerces comme les ménages ». Il écrit qu'il s'agissait de « féministes avant la lettre, elles bousculaient toutes les théories, de lutte de classe, de lutte de sexe, de lutte pour l'existence. Elles étaient en elles-mêmes, chantantes et grossières, fières comme des aristos et pétantes comme tous les prolos que la pendule a toujours obsédés. En ce temps-là, les Carmen du boulevard étaient des reines ». Il a tout dit !
Un dernier mot sur cette entreprise avant-gardiste.
Outre la crèche, la Manufacture se distinguera aussi par la création d'une société de secours mutuels (1858) et d'un bureau d'épargne (1876).
Et aujourd'hui ?
Après sa fermeture, la Manufacture sera transformée en un complexe accueillant des services municipaux et de proximité dont une bibliothèque, une maison des associations et... une crèche !
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
Au fil d'un entretien sur le parvis de la cathédrale de Nantes, le guide Félibien, guide des mystères de Loire-Atlantique, ressuscite ces hommes en costumes et nous raconte l'histoire de cette corporation disparue.
Alors cher Félibien, on va parler de suisses mais pas des habitants du pays du même nom...
« Oui, il ne faut pas se méprendre. Les suisses n'ont rien à voir avec les Suisses de Suisse. Il s'agissait d'hommes des cérémonies d'église qui officiaient aux « grands » enterrements ainsi qu'aux mariages de qui le désirait. »
Ils avaient de l'allure dans leurs costumes d'apparat. En quoi consistait leur curieux accoutrement ?
« Ils s'habillaient d'un habit rouge brodé d'or, de couleur papale, une culotte blanche et des bas blancs, des souliers à boucle. Le tout était enrichi d'un bicorne à plumet porté en bataille et même d'une épée. Ajoutez à cela le port de décorations civiles, religieuses ou militaires. Outre la couleur rouge, porté par la plupart, le bleu était de rigueur chez ceux qui appartenaient aux paroisses dédiées à la sainte vierge : Notre-Dame-de-Bon-Port et Notre-Dame-de-Toutes-Joies. »
Une très belle panoplie ! Quelle était leur « politique » ?
« En fait, à l'image des bedeaux et des huissiers de choeur, les suisses échappaient aux règles de la liturgie. Ils étaient recrutés parmi des hommes âgés « ayant une belle prestance ». Disons qu'ils faisaient en quelque sorte la police de l'église. On les voyait au seuil des édifices religieux. Ils participaient aussi à la fête-Dieu et marchaient en tête du cortège. »
Il fallait les payer ?
« Bien sûr. La présence de ce personnage se payait en fonction de la multiplicité de ses accessoires. En 1967, il n'y en avait plus qu'un de vivant, M. Jaunet de Saint- Donatien, m'a raconté le Nantais M. Mabilais. Tous les autres étaient déjà morts : Gautier de Saint-Clément, Mabilais de la cathédrale, Yvernogeau de Notre-Dame de Toutes-Joies, Mainguet de Saint-Félix. »
Les hommes sont morts, que sont devenus leurs costumes ?
« Ils ont disparu aussi. Je sais que le dernier habit de Sainte-Thérèse a été envoyé dans une mission en Afrique. »
Au fait, ce nom de « suisse », d'où venait-il ?
« C'est tout simple. Leurs habits galonnés, culottes, baudriers, épées et hallebardes, évoquaient irrésistiblement les mercenaires helvétiques au service de la monarchie. Et puis, le Vatican n'avait-il pas une garde suisse ? »
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
Au fil d’un entretien dans un chapeau géant d’illusionniste, Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, nous raconte l’histoire du dénommé Tréborix.
Ah, les magiciens, c’est toujours d’actualité !
« Oui, j’ai pu voir dans vos colonnes qu’un jeune né à Orvault, Enzo Weyne est déjà magicien professionnel et producteur de spectacles. Et il n’a que vingt ans, c’est prometteur. »
Parlez-nous de l’histoire de la magie à Nantes.
« J’imagine qu’elle s’égare dans la nuit des temps. Mais dans la cité des ducs de Bretagne, il y a une date très importante à retenir.
1933. Cette année-là, six amis magiciens ont décidé de fonder l’amicale Robert-Houdin afin de se réunir régulièrement. »
De qui s’agissait-il ?
« Les membres fondateurs (NDLR : notre photo) de l’amicale Rober-Houdin sont : de gauche à droite, debout, Robert Olivaux (Tréborix), Roger Lacan (Professeur Lacna), Guy de Cussé (Sagar Nadir) ; assis, Maurice Braud ((Tobellini), Jules Bonduelle ((An Diaoul), Alexandre Péan (Sacha). »
Le plus connu, dit-on, fut le dénommé Tréborix ?
« Exact. Tréborix était l’anagramme de Robert Olivaux. Il est né le 18 mars 1894 à Ancenis. L’un de ses amis, le poète nantais Jean-Claude Albert Coiffard, m’a expliqué que Tréborix reçut pour ses étrennes le livre de Magus, alias Mgr Baret, intitulé Magie blanche en famille. Son frère reçut celui de Le Magicien amateur. Il est alors âgé de seize ans. »
Une révélation ?
« Un coup de pouce car en fait, c’est au cours d’un spectacle donné par un prestidigitateur ambulant que le jeune Tréborix comprit tout le profit qu’il pouvait tirer de ces deux livres.
Il se mit alors à répéter, répéter, répéter. Le 3 août 1913, il donna sa première représentation à Candé, petite cité près d’Ancenis. »
Il vivait de sa magie ?
« Non, Tréborix, faux nez de Robert Olivaux, décrocha un diplôme d’optométrie et ouvrit un magasin d’optique rue Contrescarpe dans le centre-ville de Nantes. Henri Bouyer, un caricaturiste et journaliste nantais réputé, lui fit même le dessin de sa plaquette promotionnelle. C’est aussi lui qui a illustré un livre de Tréborix, intitulé Souvenirs et mémoires.
Il livre notamment ses souvenirs de la guerre et des bombardements. »
Il était fort ?
« Tréborix devint rapidement le maître de la mnémotechnie. Sa méthode, concernant le calendrier, est véritablement la meilleure. Je le tiens de Jean-Claude Albert Coiffard, son ami. Du bonneteau jusqu’à la routine des six cartes, pour laquelle il obtint un premier prix, Tréborix adapta, modifia et améliora régulièrement ses nombreux tours. Il aimait aussi initier les jeunes aux secrets de la magie et à les former à l’art de l’illusion. »
Beaucoup ont donc appris avec lui ?
« Oui, nombre de magiciens nantais comme Rubeca ou Nimor. Tréborix était aussi un mélomane averti qui jouait parfaitement de la scie musicale et savait jouer sur scène. Un homme curieux de tout. »
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
Sylvain Royé, le poète des tranchéesNANTES
Au fil d’un entretien au cimetière Miséricorde (1), Félibien, le guide des mystères de Loire-Atlantique, ressuscite pour nous la triste histoire de Sylvain Royé où la poésie au bout du fusil.
Son nom, dit-on, est inscrit au Panthéon ?
« Oui, car il fait partie des cinq cents noms d’écrivains tués pendant la guerre et inscrits sur les murailles du Panthéon. Sylvain Royé est « mort pour la France » le 24 mai 1916 à Douaumont dans la Meuse. »
Cinq cents écrivains ?
« On en connaît un autre de la région, Albert-Paul Granier, né en 1888 au Croisic. Il est mort le 17 août 1917 dans son avion au dessus de Verdun. Il a écrit Les Coqs et les Vautours, un ouvrage qui a récemment été réédité. »
Comment est arrivée la mort de Sylvain Royé ?
« En fait, on demandait un volontaire pour porter un pli au capitaine. Sylvain Royé s’est présenté. Un de ses compagnons d’armes a rapporté les faits de cette manière : «« Je l’ai vu partir dans le couloir de la tranchée. A ce moment-là, un tir de barrage violent a dérobé sa silhouette sous nos yeux. La tranchée a été coupée, et quelques instants après, nous étions faits prisonniers par les Allemands.» »
C’est terrible...
« Surtout qu’à la fin de cette guerre, toutes les recherches pour retrouver son corps restèrent vaines. Le Bulletin des écrivains porta alors Sylvain Royé parmi les disparus. »
On a fini par le retrouver ?
« C’est exact, à proximité de l’ossuaire provisoire de Douaumont. Il a été identifié par sa plaque d’identité. Transféré au cimetière militaire de Douaumont, il fut ensuite inhumé au cimetière de la Miséricorde à Nantes. »
Quel fut son parcours ?
« Né à Nantes le 25 septembre 1891, Sylvain Royé avait devancé l’appel en 1913. Il était alors affecté en qualité de secrétaire au cabinet du ministre de la guerre puis fut promu fantassin pour la ligne de feu. Il souhaitait de l’action. C’est là qu’il écrira le très beau poème La Prière des tranchées, dédié à son cousin, Jacques Lemoine, hélas tué lui aussi. Le Théâtre-Français inscrit cette « prière » au répertoire de ses matinées poétiques tandis qu’elle est adoptée par l’Association des écrivains combattants. »
Il avait déjà écrit des poèmes ?
« Dès 1912, il a publié L’Ame sans miroir, un livre délicieux, sensible et écrit Le Roi de rêve, un poème lyrique en trois actes. Il sera représenté sur la scène du Vieux Colombier le 11 mars 1912 avec une musique de Roland-Manuel. »
Laissons-lui les derniers mots de la fin.
« Ma place au banquet du bonheur/N’aura pas tenu grand espace/Peut-être vaudra mieux la place/Que je tiendrai dans certains cœurs. »
Stéphane Pajot
stephane.pajot@presse-ocean.com
(1) L’emplacement de sa tombe est précisée dans le « Guide du cimetière Miséricorde de Nantes ». Par Eric Lhomeau et Karen Roberts.
Lire également « Le Livre de l’Holocauste », Sylvain Royé (1914-1916). Editions M. A.-P Garnier, 1937. « Les Coq et les Vautours » d’Albert-Paul Granier (édition Les Equateurs)
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