Racontez-nous mai 68
Il a presque 90 ans mais garde une mémoire intacte des événements de 1968. Maurice Gergaud, en retraite depuis 1976, était alors commandant du Corps urbain de la police nationale de Nantes. Et se souvient particulièrement du 13 mai à la préfecture.
« C'était une journée un peu particulière. Il n'y avait plus de forces supplétives pour le maintien de l'ordre à Nantes. Les CRS et gendarmes mobiles avaient été envoyés à Paris ». À Nantes, il ne reste donc que les effectifs du Corps urbain face à la manifestation prévue.
« Je me demande si le préfet Jean-Emile Vié n'a pas eu la trouille. Il a demandé que des dizaines de fonctionnaires soient mis à sa disposition. Il tenait à avoir une garde rapprochée, comme Napoléon à Waterloo ! », raconte Maurice Gergaud qui rassemble alors 80 hommes pour la Préfecture.
Lui rejoint le commissaire central Magimel à l'Hôtel de police et reste à l'écoute de l'appareil radio émetteur-récepteur qui, en temps réel, les informe de la situation. « Il n'y avait pas de police en ville. Par prudence, nous avons fait revêtir de leurs uniformes, avec casques et matraques, tout le personnel chargé de la maintenance du matériel ainsi que des policiers physiquement diminués par suite de blessures ou de maladie, mais utiles dans un secrétariat ».
Panique du préfet
Les deux policiers ne se trompent pas. Vers 18 h, des vitres de la préfecture éclatent. « Ils n'étaient pas si nombreux que ça mais ils avaient des lance-pierres et puis paf ! », commente Maurice Gergaud. Ne voyant aucune riposte venir des 80 hommes du préfet, trois fourgons de police quittent alors le commissariat en trombe.
La grille de la préfecture est déjà renversée lorsque les renforts arrivent. Des manifestants sont même montés sur le perron, à quelques mètres de la fenêtre, brisée, du préfet. C'est alors que celui-ci demande l'autorisation de tirer sur les manifestants. Une décision que Maurice Gergaud ne comprend toujours pas, 40 ans après.
Le commissaire Magimel lance alors une première charge mais les manifestants ne lâchent pas le morceau. L'un d'eux jette même une barre de fer dans les jambes de Maurice Gergaud. Blessé, il n'est plus en état d'agir alors que les étudiants persistent, contraignant le préfet à céder à leurs revendications.
Touché au niveau de la rotule ce soir-là, Maurice Gergaud poursuivra son métier jusqu'à la fin des événements nantais. Mais plus en première ligne et avec l'aide d'une canne qu'il possède encore aujourd'hui.
S.G.
En avance sur le printemps parisien, une bande de copains décide en effet de s'emparer du bureau de l'Association générale des étudiants nantais (Agen-Unef). Le 6 mai 1967, c'est fait : un groupe proche des situationnistes, qui s'inscrit aussi dans la mouvance anarcho-syndicaliste, prend le pouvoir et commence à entretenir une agitation permanente.
Première mesure : la dissolution du bureau d'aide psychologique universitaire (Bapu), considéré comme un instrument de contrôle sur les jeunes. Dans la foulée, la nouvelle équipe s'empare de toutes les structures étudiantes puis appelle à manifester contre la suppression de nombreuses bourses.
Le 13 décembre 1967, des étudiants rejoignent ainsi la CGT et de la CFDT qui défilent pour l'emploi. Le lendemain, les jeunes perturbent un bal donné par l'administration dans une cité universitaire, qu'ils occupent toute la nuit. C'est une première à Nantes. Le 18, rebelote, dans une cité de filles cette fois.
Rêve-olution
Il faut ensuite attendre le mois de janvier 1968, marqué par une manifestation ouvrière contre la réforme de la sécurité sociale, instituée par les ordonnances de 1967. Le 23, des étudiantes se rappellent au bon souvenir de tous, en réoccupant une cité universitaire.
Le 14 février, les choses sérieuses commencent : 1 500 étudiants défilent avec des drapeaux rouges et des drapeaux noirs en chantant l'Internationale, en direction du rectorat. Là, le bureau du recteur est pris d'assaut mais la police arrive en renfort et matraque les jeunes gens, dans le dos, alors qu'ils fuient.
Les mois qui suivent sont plus calmes, entre discussions, débats d'idées, amphis bondés où l'on parle de « Rêve-olution »... Mais la nervosité reste vive chez les ouvriers et les paysans. C'est le moment que choisit le préfet Vié pour porter plainte contre les « insultes » proférées dans un tract distribué après l'occupation du rectorat.
À sa demande, le conseil général de Loire-Atlantique retire aussi à l'Agen-Unef sa subvention annuelle. Début mai, les étudiants nantais sont ainsi mobilisés et la grève, largement engagée à l'université de Nantes. Avec, en plus des mots d'ordre nationaux, des revendications locales. Conséquence directe sur le pavé nantais : le 8 mai, les étudiants rejoignent les ouvriers qui manifestent avec les agriculteurs. C'est le début d'un mouvement fort, et inédit, jusqu'aux législatives du 23 juin...
S.G.
C'est un casque blanc. Un vieux modèle de la seconde guerre mondiale, barré d'une croix rouge. Un modèle Adrian qui équipait en 39-40 les volontaires de la défense passive. Gabriel Fouin l'a porté en mai 68, quand, chef de groupe de la Croix-Rouge à Nantes, il allait ramasser les blessés lors des manifestations.
Il était préparateur en pharmacie, à la pharmacie de la place Royale. Il avait 24 ans, et déjà sept ans de Croix-Rouge derrière lui. « Nous étions totalement apolitiques. Nous intervenions d'un côté comme de l'autre ». C'est-à-dire autant du côté des manifestants que des forces de l'ordre. Et les sorties furent fréquentes en ce printemps de révolte. « On était dehors quasiment toutes les nuits ».
Équipés de casques, de brassards et de dossards pour éviter les méprises, et de masques à gaz prêtés par la préfecture pour se protéger des lacrymogènes, les bénévoles de la Croix-Rouge relevaient les blessés. « On soignait des écorchures, des coups. Mais il y a eu aussi des blessures graves. Un gars a perdu un pied et un autre une oreille ».
Par souci d'efficacité, la Croix-Rouge qui comptait alors une centaine de volontaires à Nantes, avait installé un poste avancé dans la crèche de la rue de Savenay (devenue crèche municipale depuis), car elle était proche des principaux lieux d'affrontements, en l'occurrence la préfecture et les cours.
Les interventions étaient souvent tendues, mais les insignes de la Croix-Rouge facilitaient les interventions. Pour lui permettre de se déplacer sans encombre, son patron lui avait délivré un certificat qui justifiait de son activité professionnelle et lui permettait d'obtenir les précieux bons d'essence, très convoités alors.
De mai 68, Gabriel Fouin garde un bon souvenir. « Au sein de la Croix-Rouge, l'ambiance était extraordinaire. Nous étions tous soudés les uns les autres ». Il a conservé son petit carnet dans lequel il notait au jour le jour les présents. « Nous avons été mis en alerte le 8 mai. Ça a duré comme ça jusqu'à la fin mai. Puis je suis parti en stage en haute montagne ».
Plus tard, Gabriel Fouin, aujourd'hui en retraite, deviendra directeur de la Croix-Rouge à Nantes et créera le centre de formation.
Dominique Bloyet
« Nicolas Sarkozy n’aurait pas parlé de liquider l’héritage de mai 68, l’année dernière à la même date, on n’en serait peut-être pas là aujourd’hui. » C’est du moins ce qu’affirme le commissaire de l’exposition peut-on liquider mai 68, Pierre Chotard.
Jusqu’au premier juin, le château des ducs accueille la manifestation, mais les pavés devront rester en place. Dans la salle du Harnachement une vidéo de la BBC, une série de documents chronologiques, des affiches et des objets d’époque occupent tout le pourtour de la salle.
Une grande collecte Dans le cadre de l’exposition, en collaboration avec Presse Océan, il sera possible pour le public de déposer des témoignages et documents au rez-de-chaussée du Harnachement. Les produits de la collecte s’ajouteront au fur et à mesure à l’exposition. « l’idée c’est de construire et de raconter l’histoire d’une période à Nantes trop souvent abordée sous l’angle de la célébration. Ici tous les Nantais auront la possibilité de construire l’histoire en y apportant et en y laissant sa trace. » explique Marie-Hélène Jouzeau, directrice du château.
Vidéomaton pour les nostalgiquesTout au long de cette manifestation, des débats, des lectures et des spectacles ponctueront le mois anniversaire d’une révolution qui a marquée les esprits. Et pour les visiteurs qui souhaiteraient laisser une trace de leur témoignage, un vidéomaton est mis à leur disposition. Dans une cabine, façon photomaton, ils enregistreront leur commentaire qu’ils aient vécu ou non mai 68.
Pour Jean-Louis Jossic, Quarante ans après, un vent de liberté règne toujours sur Nantes « Nous avons été à l’époque de mai 68, une ville rebelle. Nantes fut le laboratoire d’événements marquants et il est important de ne pas les oublier. »
Peut-on liquider mai 68 du 30 avril au premier juin au château des ducs
entrée libre
plus d’infos :
www.chateau-nantes.fr
À la question, « Faut-il liquider mai 68 ? », Christophe Patillon et Ronan Viaud, animateurs-chercheurs en histoire sociale au Centre d’histoire du travail (CHT) sourient. Pour eux, la réponse est évidente : c’est non, bien entendu.
« Mai 68 est un événement historique de première importance, une page de notre histoire, et à ce titre, on ne peut la liquider », soulignent-ils. « Ce qu’il y a de drôle c’est que Sarkozy appelle à en liquider l’héritage alors que sa vie personnelle lui doit beaucoup : n’en est-il pas à son troisième mariage ? Mai 68 a offert cette possibilité aux hommes et aux femmes de refaire leur vie ; il a brisé les carcans, remis en cause l’ordre patriarcal, questionné l’Autorité… », observe Christophe Patillon.
Concernant le monde du travail, les deux salariés du CHT notent que le mouvement a ouvert la voie à « une modernisation des relations sociales » : « Le patronat ne peut plus considérer les salariés comme de simples numéros appelés à travailler et à se taire, même si bien souvent, il n’a fait qu’habiller d’un nouveau langage le vieux système de domination capitaliste et que beaucoup de travailleurs voient leurs conditions de travail sans cesse se dégrader ».
« Esprit rebelle »
Dans le même ordre d’idée, Ronan Viaud rappelle que « le père doit désormais justifier sa position d’autorité. C’est pareil pour l’école. Tout ceci a été questionné sous toutes ses formes en 68. Les syndicats et les organisations politiques de gauche ont également été obligées de repenser leurs liens avec les adhérents, les salariés. La démocratie participative peut être vue ainsi comme un des fruits de Mai 68 ».
Ce qui n’empêche pas des remises en cause : « Il y a une volonté claire de la droite de liquider tout ça pour en revenir à une organisation sociale où chacun serait à sa place. Il y a la volonté de remettre en place des cadres moraux, d’imposer un retour à l’ordre, à la discipline : aujourd’hui on nous parle d’instruction civique et non d’éducation. C’est en opposition avec l’évolution des 50 dernières années ».
Même chose avec le souhait d’en finir avec les utopies collectives, émancipatrices : « On prône la réussite personnelle, la méritocratie, la consommation à outrance. On veut faire croire que le « Salut » ne peut être qu’individuel, qu’il ne peut y avoir de promotion collective ».
Une tendance totalement opposée au vent qui a soufflé en 1968 : « L’esprit rebelle de 68 a ouvert le champ des possibles aux gens en ouvrant une période intense de luttes politiques, sociales et culturelles. Peut-on croire que beaucoup de femmes aient envie de perdre ce qu’elles ont gagné par la mobilisation depuis quarante ans ? On ne pourra pas revenir en arrière, même si tout est affaire de rapports de force ».
S.G.
C'est un dessin de Siné. On y voit le général De Gaulle caresser le casque d'un CRS, à genoux à ses pieds, portant un corps ensanglanté. Par une nuit de mai 1968, l'artiste nantais Pierre Perron a reproduit cette affiche qui le lendemain matin recouvrait les murs de la cité des ducs de Bretagne. Dans son repère chapelain, bercé par l'Erdre, il feuillette le livre de sa mémoire.
Une vieille machine de sérigraphie sur tissu
En 1968, Pierre Perron a 31 ans. Professeur d'arts plastiques au collège Victor-Hugo, il n'est pas encore l'affichiste connu qui, en 1992 signera la très emblématique affiche des Anneaux de la mémoire.
« En mai 68, il s'est trouvé qu'il y avait des affiches à reproduire. J'avais une vieille machine de sérigraphie sur tissu. Alors je me suis dit qu'on pouvait l'utiliser sur du papier ». À la hâte, un atelier d'imprimerie est monté dans un appartement cossu du centre-ville de Nantes. « Dans mes souvenirs, je me revois faisant sécher la toile à la fenêtre du dernier étage de l'Hôtel de la Villestreux, sur l'île Feydeau ».
Pierre Perron fabrique un cadre pour tendre sa toile à bluter. Le papier, lui, provient de l'imprimerie de Presse Océan. « Je sors mes produits, dont je ne m'étais pas servi depuis trois ans. Et, coup de bol, ça marche ».
De la gouache rouge pour le sang
Ils sont plusieurs autour de la table. « Je donnais le coup de raclette, un autre prenait l'affiche et la mettait à sécher sur le mur. Puis deux types, avec un tube de gouache rouge, peignaient la tache de sang ».
Un millier d'affiches est tiré dans la nuit pour être collé dans la foulée. « On a fabriqué la colle en y mettant du verre pilé pour que ceux qui étaient tentés de les décoller se coupent le bout des doigts. C'était vraiment de la gaminerie ».
Au fur et à mesure de l'avancée de l'impression, les équipes de colleurs viennent chercher les affiches. Vers 4 h, une équipe arrive dans l'appartement. Elle avait été surprise par la police qui avait confisqué tout le matériel.
« C'était très industrieux, très artisanal ». Mais au final, le lendemain matin la ville était couverte.
Cette affiche, Pierre Perron ne la possède même plus aujourd'hui. Elle a été reproduite dans d'autres villes. « Ça passait par le réseau de l'école d'archi. À l'époque, l'imprimerie n'était pas aussi développée. Aujourd'hui, il y a des moyens énormes de reproduction. Et l'affiche avait plus d'impact ».
Dominique Bloyet
Ils dorment dans les greniers, les tiroirs ou les fonds d'armoires. Tracts, affiches, coupures de journaux, casques de chantiers, pavés, photos, bleus de travail, tickets d'essence... ou simplement souvenirs de manifestations, de meetings ou de piquets de grève. Ce sont les souvenirs de mai 68, ces fameux « événements » comme on les qualifie encore pudiquement aujourd'hui qui marquèrent durablement les esprits dans les décennies suivantes et nourrissent toujours l'espoir de lendemains qui chantent.
« Peut-on liquider Mai 68 ? »
Nantes et les Nantais y jouèrent une partition particulière, notamment en cette folle journée du 14 mai où les salariés de Sud-Aviation occupèrent leur usine, donnant aussitôt l'exemple à la France entière.
En cette année du quarantième anniversaire, le château des ducs de Bretagne-Musée d'histoire de Nantes a décidé de se pencher sur cette période. Dans le cadre d'un nouveau type de manifestation intitulée Rencontres, il tentera de répondre, du 3 mai au 1
er juin prochain, à une question cruciale : « Peut-on liquider Mai 68 ? ».
Cette rencontre prendra plusieurs formes. Outre des débats et une exposition, le château lance une grande collecte d'objets, documents, affiches, tracts, photographies, films... montrant le quotidien des Nantais et des habitants de l'agglomération pendant les événements de mai 68. Collecte à laquelle s'associent
Presse Océan et Télénantes. «
Ces objets seront susceptibles à terme de documenter les salles contemporaines du musée d'histoire de Nantes », précise Pierre Chotard, en charge de cette exposition.
« Tous les objets peuvent être intéressants »
«
C'est un moyen d'expliquer au public comment on peut enrichir les collections du musée d'histoire de Nantes. Nous sommes très pauvres sur la période contemporaine et tous les objets peuvent être intéressants ».
Les objets seront étudiés, photographiés, et restitués à leurs propriétaires suivant leur volonté. Certains pourront être présentés lors de l'exposition, mais tous seront visibles sur internet.
Recherche de témoignagesLes personnes intéressées peuvent faire connaître dès à présent l'existence de leurs objets personnels auprès des services du musée.Elles peuvent également raconter à Presse Océan la façon dont elles ont vécu ce mois de mai 1968 en adressant les témoignages en cliquant ici.Dominique BloyetContacter : Musée d'Histoire de Nantes, Rencontre « Peut-on liquider Mai 68 ? », 4, place Marc-Elder, 44000 Nantes ; tél. : 02 51 17 49 00 ; e-mail :
contact@chateau-nantes.fr
Le musée a sélectionné huit objets, symboles de mai 68 à Nantes. A vous, désormais, de proposez vos clichés.
Le musée a sélectionné huit objets, symboles de mai 68 à Nantes. A vous, désormais, de proposez vos clichés.