Le carnet de bord
« C’est sous un ciel… breton - ciel couvert, pluie fine et soleil boudeur - que Cargill MTTM file aujourd’hui (lundi, N.D.L.R.) à plus de 10 nœuds ! On respire un peu, musique à bloc pour accompagner ces belles glissades qu’on avait oubliées depuis quelques jours où, depuis notre entrée en mer des Caraïbes, notre frégate se traînait mollement dans des petits airs et par une forte chaleur. L’indigestion n’était pas loin !
« Notre escale technique à Saint-Barth pour réparations mécaniques nous a coûté cher, nos concurrents filant avec plus de vent, nous laissant impuissants.
« La nuit dernière (celle de dimanche à lundi) nous avons joué à cache-cache avec les nuages, flirtant avec leur bordure pour y récupérer leurs vents, empannant sans cesse pour ne pas se faire piéger dans leur sillage, où le vent est nul. Une nuit noire et interminable où nous étions souvent deux sur le pont, celui de repos prêt à bondir de sa bannette pour manœuvrer. Effort récompensé car, depuis ce matin, les chevaux sont lâchés et nous sprintons vers la Jamaïque d’Usain Bolt, prochain passage délicat à négocier.
« Il nous restera alors quatre-cinq jours de course avec une météo tropicale encore pleine d’incertitudes pouvant nous laisser des opportunités pour revenir au contact de nos camarades de jeu. »
« Nous n’avons plus de moyen de produire de l’énergie depuis dimanche matin, donc nous sommes assez limités dans ce que nous pouvons faire. Nous gardons juste le téléphone iridium (par satellite, NDLR) pour la sécurité à bord et la réception des infos météo par la direction de course. Nous n’avons pas de GPS non plus, donc nous nous faisons la nav’(navigation) à l’ancienne. C’est fatigant parce que nous sommes obligés de barrer tout le temps à tour de rôle.
« On espère avoir du soleil pour recharger un peu les batteries (via les quelques panneaux solaires installés sur le pont), mais bon… on fait avancer le bateau, c’est le principal ! On est enfin sous spi depuis ce matin (lundi), bateau à plat, et on a toujours la patate. Il faut dire qu’on a fait des pointes de vitesse toute la journée, jusqu’à 19 nœuds !
« Notre prochain carnet de bord ? Comprenez que ce n’est pas la priorité du moment : dans notre situation, ce genre d’envoi mail pompe trop du peu d’énergie qu’il nous reste à bord. À suivre donc dès que possible, mais on ne sait pas quand… »
« Dix jours de course déjà, dix jours à faire des pieds et des mains pour trouver une issue pour plonger au sud, quitter les dépressions, la pluie et les bateaux qui penchent, pour trouver du soleil, du spi et une vie à plat !
« Dix jours de bagarre depuis ce golfe de Gascogne, où il a fallu tout de suite trouver le bon tempo, les bonnes bascules et la symbiose de l’équipage.
« Et bien on est content de nous ! Notre binôme tourne à plein régime. Qu’il pleuve, qu’il grêle, qu’on soit au près et trempé, rien n’altère notre motivation. Au contraire même : on y trouve une nouvelle énergie pour encore se surpasser, pour que chacun de nous donne le meilleur pendant son quart de barre, pousse le bateau à son maximum, avec toujours ces mêmes questions obsédantes mais tellement nécessaires : « Suis-je à la bonne vitesse ? Comment faire pour aller encore plus vite ? »
« Cette idée fixe s’accompagne d’une autre tout aussi essentielle : « Sommes-nous au bon endroit pour la suite des événements météo ? »
« L’observation des cartes, des champs de vents (dits fichiers gribs), l’observation du baromètre, du vent et des nuages nous permet de tenter d’être le plus juste possible. Après, comme disait si justement le patron de Magelan, sponsor embarqué à la dernière minute dans cette belle aventure : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous ! » Et bien pour l’instant, nous sommes au rendez-vous, foi de pirates ! affaire à suivre ! »
« Voici l’aventure extraordinaire de l’équipage Cargill-MTTM ! Ils sont toujours là !
« Tout roule à bord, le soleil nous réchauffe un peu, mais ça tape encore pas mal, le rodéo n’est pas terminé, y’a des tours gratuits pour les jours à venir ! Y’en a même qui sont gourmands et qui partent tout là-haut dans le nord, pour s’en prendre plein la face ! Nous, on dit stop ! On tient à préserver le bateau. »
« On ne va pas dire que les autres nuits étaient vraiment calmes mais celle-ci nous a valu peu de sommeil. Tout a commencé hier après midi, après avoir dignement fêté notre deuxième place au beau milieu de l’archipel des Açores, des grains sont apparus sur le plan d’eau. Avec beaucoup de changements de vent en force et en direction donc beaucoup de manœuvres et de changements de toiles. Quand on voit la quantité de matériel qu’il faut déplacer lors d’un virement de bord et la surface des voiles à border, ça vous donne une idée du travail… Et ça a duré comme ça toute la nuit, mais vous avez affaire à un équipage de choc !
« En deux heures, le travail était fait et la GV remontée. On est super content de conserver le podium malgré tout, on va vendre chèrement notre peau jusqu’au bout ! »
« C’est jeudi… c’est tomates farcies ! Ou plutôt tomates écrasées, disséminées à travers le bateau, de magnifiques tomates cerises pleines de goût qui ont valdingué dans tout le bateau ! Quel bonheur que la pêche à la tomate dans son jus de gasoil…
« On a exploité les deux heures de vent faible pour faire un grand coup de ménage sous le soleil, puis le vent est rentré et on a repris notre route sagement, vers quelque part… dans la bonne direction j’ose espérer ! Éole se montre capricieux et veut nous faire comprendre qui est le patron ! Ok vieux, nous on s’adapte, et en souplesse, étirement, flexion… hop, dépression ! On arrivera quand même à trouver la faille dans tous ces pièges océaniques.
« La nuit dernière fut splendide : des grains noirs chargés de pluies torrentielles, des rafales à 40 nœuds, faisant à peine ciller notre fier navire ! Et nous, admiratifs depuis notre poste de veille ou morts de fatigue au fond de la bannette.
« Armel au réveil : « Dis donc, ça souffle pas un peu là ? »
« Damien, plus très admiratif : « Tu m’étonnes, y a plus de 40 nœuds depuis une heure ! »
« Ah ! je devais bien dormir alors ! La sérénité du marin est essentielle, vous dis-je. Bonne journée. »
« À peine 24 heures que nous sommes en mer, tout juste le temps de profiter de cette belle nuit étoilée, de surfs sous spi et de banette encore sèche, que notre première depression nous arrive en pleine face ! À peine 24 heures de répit, donc, pendant lesquelles nous avons pris un excellent départ bâbord amure, suffisamment rare pour être mentionné, puis une nuit moins bonne où toute la garde-robe du bateau y est passée ! On cherche encore les réglages, les bonnes combinaisons de voiles (huit au total), on tâtonne, mais d’ici le Mexique ça devrait aller !
« Donc, à partir de maintenant, le décor change : ça tape, ça mouille fort, des vagues en pleine poire pour te rappeler que t’es bien en mer, des Lyofal (repas lyophilisés, NDLR) vite avalés, avant de passer au repas de substitution, quand la bouilloire saute au plafond toute seule avec des creux de 6 mètres annoncés… et ça devrait durer, qu’ils disent à la météo !
« On vous racontera comme la mer est belle quand elle est en furie ! C’est l’avantage de la course au large, d’aller se mettre dans la baston et d’admirer cette nature brute ! »
« Nous sommes à quai face au Belem pour quelques jours encore, trop peu sans doute pour finir de préparer le bateau, mais il faut bien partir un jour… En même temps on aurait aimé partir plus vite, quand on voit ce qui nous attend dans le golfe de Gascogne… On va payer cher cette semaine sous le soleil ! Les premières vraies dépressions automnales, mécontentes d’avoir été tenues en respect par cet énorme anticyclone, vont sans crier gare venir vous faire courber l’échine sous la pluie et le vent… Quant à nous autres, on va danser sur la peau du diable dans ce maudit golfe de Gascogne ! Enfin, ça peut encore s’améliorer d’ici là !
« Pour l’heure on scie, on ponce, on fixe, on règle, on colle, on améliore et on s’occupe de soi aussi. Le danger de ces semaines d’avant départ, c’est de ne pas prendre de temps pour soi. De répondre oui à toutes les sollicitations, sans jamais se poser, en oublier sa sieste quotidienne et son ostéo qui vous remet en place. La vraie course commence dimanche et il faudra être à 100 % tout de suite ! »